Episode 7 : Faire politique autrement

Elections, conseils de quartier, conférences de citoyens, référendums… Quelle créativité pour organiser et distribuer les pouvoirs publics. Comme un sentiment de diversion pour nous éloigner de notre puissance politique et nos désirs fondamentaux d’autogestion. Une tentative échouée au regard de la diversité des manières de faire politique autrement par l’habiter. 


La politique à l’épreuve des corps

Reconnaitre la puissance politique de l’habiter (cf. épisode 6) suppose de rompre avec quelques fondements de la pensée moderniste, au premier chef ceux réduisant la politique aux actions inscrites dans les cadres organisés de la vie institutionnelle : dispositifs délibératifs et administrations dédiées, professionnalisation des actants et représentation des votants, renouvellement perpétuel des mandats et calendrier des débats en conséquence… La politisation se mesure encore souvent aux actions inscrites dans ces cadres institutionnels qui prédéfinissent les contours des sujets politiques, en opposition à ce qui relèverait de l’intime, du registre familial, du privé, du discret…

Or, la Modernité a dessiné un revirement dans le découpage entre sphère sociale et sphère privé, espace public et espace intime, redéfinissant les rôles accordés au partage moderne entre corps et esprit. « La relation politique appartient à la matérialité des choses et des êtres, elle s’exprime (elle se réalise…) dans le sensible. » (Rancière, 2000)[1]. Cette évolution des contours du politique se traduit par une transformation des modes de gouvernement : le biopouvoir et ses traductions stratégiques sous forme de biopolitiques[2]. Le vivant est devenu 1/ un objet du politique par le contrôle des corps (santé publique, régulation des flux…) et 2/ une forme de gouvernementalité par l’influence sur des conduites (ex : normes sociales, éducation nationale, contrôle migratoire) (Foucault, 1976)[3]. « Les disciplines du corps et les régulations de la population constituent les deux pôles autour desquels s’est déployée l’organisation du pouvoir sur la vie » (ibid., p. 183). Par les théories hygiénistes, par le contrôle des flux de personnes, par la planification spatiale des activités, etc., l’urbanisme et l’aménagement apparaissent fondamentalement comme un outil de ce biopouvoir (Taylan, 2018)[4] et comme savoirs de gouvernement (Faburel, 2017)[5].

Dans ce contexte, la résistance ne peut que passer par les corps, déterminés, reposés, devenus forces politiques d’une politique pratique et ordinaire, au grand dam d’un «sujet révolutionnaire ». Elle consisterait d’abord en un autre « usage des corps » (Agamben, 2014)[6]. Plutôt que de s’engager dans une cause qui dépasserait l’individu par son envergure téléologique, nous observons une évolution des engagements d’abord vers un refus de la servitude volontaire. La désobéissance apparaît comme le premier acte de résistance par le refus de renoncer à la cohérence entre ses actes et ses principes.

La diversification des modes d’action politique par le corps

Dès lors, la (bio)politique territorialiste défendue ici interpelle directement cadres et valeurs, normes et répertoires, instruments et outils des politiques territoriales ayant diffusé les logiques d’organisation et de normalisation socio-spatiale de nos vies urbaines généralisées.

Elle consiste, en premier lieu, à opposer aux techniques de gouvernement des conduites une mise en mouvement des corps par des pratiques et des usages collectifs, des faits et des gestes, de l’habileté voire de la virtuosité, qui se traduisent par un déplacement : faire de la politique « autrement » et « ailleurs » (Arnaud et Guionnet, 2005, p. 12)[7].

Cela se traduit surtout par une redéfinition des catégories politiques. Il est vrai que, si certaines de ces initiatives se retrouvent parfois directement ingérées par les grandes catégories de l’action publique (le covoiturage comme nouveau rapport à la mobilité, les jardins partagés comme nouveaux loisirs…), elles s’écartent des catégories de l’action publique qui identifient les thèmes et déterminent les rythmes d’occupation de nos existences. Cette biopolitique propose d’autres sillons axiologiques pour l’agir, plus précisément ceux de notre réatterrissage collectif (Latour, 2017)[8] : socialisation environnementale par les fermes, démonétarisation de l’entraide par les recycleries et réseaux informels, autonomie volontaire par l’autoconstruction ou la culture de la terre, mais aussi ralentissement et baisse du nombre d’« activités » par l’autolimitation et la reconsidération des besoins.

L’écologisation des savoirs par l’expérience

S’intéresser à la (bio)politique territorialiste suppose de chercher d’autres registres convictionnels et ressources pour l’agir que ceux usuels dans les politiques institutionnalisées du biopouvoir. Plus précisément, cela demande de reconnaître la diversité des savoirs aspirant à nourrir l’intelligibilité du monde par les expériences de vie, en l’occurrence : les savoirs pratiques et expérientiels des initiatives locales, les connaissances situées et vernaculaires des différentes associations d’amateurs, les savoirs citoyens et habitants des mobilisations collectives…

De cette singularité de leurs auteurs et formats, il en découle une singularité de leurs sujets : ces savoirs renvoient aux mouvements, aux signes, aux singularités, aux affections et aux forces, et non aux institutions, ères historiques et structures de pouvoirs modernes qui cherchent à construire des savoirs officiels et stabilisés (Vercauteren, 2007)[9]. Dès lors, cette pensée hexagonale du territorialisme (cf. épisode 5) se nourrit peut-être autant aujourd’hui des expériences biorégionalistes californiennes, leurs relations à la deep ecology et à la désobéissance, pour le respect d’une « sagesse environnementale » (Berg et Dassman, 1977)[10], que de la perspective culturaliste des expériences toscanes, avec le poids octroyé aux patrimoines (Rollot, 2018)[11].

Une critique des savoirs modernes de l’action territoriale

Le dénominateur commun de ces savoirs réside sans doute dans leurs critiques des fondements déterministes de la rationalité instrumentale sur lesquels reposent le régime de plan et la modernité aménagiste (Girault, 2019)[12]. Derrière la réappropriation de savoirs et savoir-faire liés aux multiples activités de résistance et/ou d’alternative, se dessine une critique de la suffisance des savoirs modernes (ou « hétéronomes », comme les appelle Ivan Illich) pour expliquer la complexité, écologique,des milieux, et sociale de nos manières d’habiter : ils « ne contiennent plus, si complexes et savants qu’ils soient, de ressources culturelles suffisantes pour permettre aux individus de s’orienter dans le monde, de donner sens à ce qu’ils font ou de comprendre le sens de ce à quoi ils concourent. Le système envahit et marginalise le monde vécu » (Gorz, 2008, p. 50)[13].

Dès lors, l’objectif de la reconnaissance d’une diversification des savoirs serait de « faire bégayer les assurances » (Stengers, 2002)[14] en travaillant à produire d’autres corpus de connaissances, qui sont autant de savoirs situés, c’est-à-dire en prise directe avec les localités et les situations où ils se construisent. Plus précisément, c’est la puissance organisatrice des grands partages de la raison moderniste qui est très directement questionnée : entre collectifs institutionnalisés et légitimes d’une part et individus informes et anomiques d’autre part (les quidams de « l’homme sans qualité ») ; entre rationalité du général et déraison des passions locales ; entre la pureté des sciences modernes et l’impureté des cultures sociales. C’est surtout le partage nature / culture qui s’avère pointé au regard des failles devenues béantes dans nos rapports écologiques au(x) monde(s), entendus ici comme les conditions d’habiter la terre et ses connaissances pour la co-existence.

Que l’on juge les critiques, par exemple relativistes, adressées ces 50 dernières années aux sciences de la nature dans leur propension à véhiculer l’espoir de la maîtrise par des lois générales et leurs invariances. Que l’on constate l’incapacité des organisations internationales à faire depuis leur création des biens de nature un commun ou encore que l’on remarque le déclin théologique de l’éden de nature dans les prophéties monothéistes de la finitude… La pureté sublimée du partage nature / culture ne tient plus.

Or, les savoirs de l’action territoriale demeurent largement peuplés de ces sciences modernes et de leurs rapports à l’action (de posture nomothétique et de démonstration logico- formelle)[15] : depuis les savoirs architecturaux de la conception et urbanistiques de la planification jusqu’aux savoirs sociologiques de la programmation sociale, économiques de l’aménagement foncier, géographiques de la préservation environnementale ou encore plus récemment managériaux de la gestion des « parties prenantes » et des fameux « points chauds» territoriaux pour l’aide à la communication. Ils contribuent activement au conditionnement spatial et temporel du politique, en normalisant le sujet-habitant au sein des dispositifs de la dite participation et de sa « démocratie d’élevage » (Faburel, 2013)[16].

Voici la raison d’une orientation du réseau français des territorialistes sur des savoirs autrement politisés et des substrats épistémologiques autrement constitués.


[1] Jacques Rancière, 2000, Le partage du sensible, esthétique et politique, Paris, Editions La Fabrique, 74 p.

[2] Si Michel Foucault n’a pas différencié les termes de biopouvoir et biopolitique, il s’entend pour dire que le biopouvoir qualifie une forme de gouvernementalité moderne qui vise la régulation des populations tandis que la biopolitique renvoie à des techniques d’application du biopouvoir par disciplinarisation, orientation et normalisation des conduites (Fassin, 2006).

[3] Michel Foucault, 1976, Histoire de la sexualité. Tome 1 : La volonté de savoir, Paris, Editions Gallimard, 224 p.

[4] Fehrat Taylan, 2018, Mésopolitique. Connaître, théoriser et gouverner les milieux, Paris, éditions de la Sorbonne, 308 p.

[5] Guillaume Faburel, 2017, « Les formations universitaires en urbanisme en France : un nouveau gouvernement des corps (de métiers) », Cybergeo : European Journal of Geography, Débats : Les métiers de la ville. En ligne.

[6] Giogio Agamben, 2014 (trad., 2015), L’usage des corps. Homo Sacer, IV, 2, Le Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 393 p.

[7] Lionel Arnaud et Christine Guionnet, 2005, Les frontières du politique. Enquête sur les processus de politisation et de dépolitisation, Rennes, Presses universitaires de Rennes.

[8] Bruno Latour, 2017, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, Paris, La Découverte.

[9] David Vercauteren, Micropolitiques des groupes. Pour une écologie des pratiques collectives, Editions Les prairies ordinaires, 2007, 256 p.

[10] Peter Berg et Raymond Dassman, 1977 (trad., 2019), «Reinhabiting California», The Ecologist, vol.7, n°10, pp. 399 – 401. Traduction en ligne par Mathias Rollot.

[11] Mathias Rollot, 2018, « Aux origines de la « biorégion ». Des biorégionalistes américains aux territorialistes italiens », Métropolitiques. En ligne.

[12] Mathilde Girault, 2019, Professionnalités de l’urbain et crises écologiques. Politiser l’urbanisme et ses métiers par la reconnaissance de leur constellation mythologique, thèse de doctorat en Géographie et Aménagement, Université Lumière Lyon 2, 697 p.

[13] André Gorz, 2008, (textes rassemblés par Bosquet M.), Écologie et politique, Paris, Editions Le Seuil, 245 p.

[14] Isabelle Stengers, 2002 (rééd., 1997), Sciences et pouvoirs. La démocratie face à la technoscience, Paris, La Découverte, Coll. Sciences Sociétés, 119 p.

[15] Incarnant la recherche de lois générales pour des phénomènes dits reproductibles, la posture nomothétique habite historiquement l’aménagement et l’urbanisme. Construction essentielle, positiviste, la planification y est une forme élaborée de contrôle, pensée comme une activité hypothético-déductive, fondant sa capacité à énoncer des prévisions généralisables et modélisables (cf. Labussière, 2007).

[16] Guillaume Faburel, 2013, «L’habitant et les savoirs de l’habiter comme impensés de la démocratie participative », Cahiers Ramau, n°6, Presses de l’Ecole d’Architecture de la Villette, pp. 31 – 53.

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