L’habiter écologique des grandes périphéries

On remarque ces dernières années une accélération de la dynamique d’exode urbain en France. Constatant leur incapacité à avoir prise sur leurs vies en ville – notamment au vu des enjeux écologiques qui sont les nôtres – nombreux·ses sont celles et ceux qui souhaitent débrancher, voire faire sécession.

Au premier chef pour des raisons de qualité de vie, mais aussi de devenir de nos grands écosystèmes. A cet égard, certains espaces se démarquent ; c’est le cas des Cévennes, par leur très faible densité de population, mais aussi par leur passé de résistance et de terre d’accueil.

L’exemple de la Vallée Longue (Cévennes)

Considérée comme une périphérie par les modèles centralistes d’organisation territoriale, la Vallée Longue est une vallée cévenole qui abrite des habitant·e·s dont une partie significative n’est pas originaire des lieux. Entre vagues de retours à la terre depuis plusieurs générations et volontés actuelles, individuelles et collectives, de transformation – personnelle, sociale et politique – elle attire aujourd’hui des personnes cherchant à s’y installer. Nous avons souhaité interroger les intentions de ses habitant·e·s, en particulier sous l’égide des formes d’habiter recherchées et/ou propres à cette vallée. Nous proposons ici une incise sur ce que cette enquête dévoile de nos jours des enjeux écologiques et politiques des espaces dits périphériques.

Par habiter, nous entendons à la fois une dimension matérielle et même corporelle, incarnée, et une dimension existentielle, par le sens que les habitant·e·s apportent au fait de vivre dans des lieux. Si l’habiter renvoie au rapport au monde, celui-ci se construit dans la proximité des lieux vécus et investis de sens. C’est par l’ordinaire et la manière dont les habitant·e·s s’y engagent que l’on peut en saisir certains traits.

Par une approche par les imaginaires[1], nous avons souhaité interroger ce qui se joue derrière ces intentions écologiques, sociales et politiques autour de l’habiter. Cette recherche donne à voir l’imbrication de trajectoires individuelles – avec leurs lots de bifurcations, remises en cause et doutes – dans un dessein collectif de la vallée, dont certains motifs sont communs : autonomie, accueil, valorisation des savoir-faire… En effet, étudier les imaginaires permet de penser une articulation entre les dimensions individuelle et collective. Les imaginaires ont une portée collective puisqu’ils sont au fondement de ce qu’une société institue pour se créer et se maintenir ; mais les imaginaires sont d’autant plus vécus comme valables qu’ils sont éprouvés par les individus dans leurs expériences. C’est de cette imbrication que les imaginaires tirent leur force, c’est aussi ce qui les rend difficiles à démêler.

Dans le cadre d’un travail plus général réalisé par des membres du réseau des Territorialistes avec le collectif Vallée Longue, notamment en vue de la création d’une Université rurale des Cévennes, cette enquête a alors été pensée conjointement avec ce collectif. 23 entretiens ont été menés en mars 2019 auprès d’habitant·e·s de la Vallée, parmi lesquel·le·s six faisaient partie du collectif, dix étaient des personnes proches du collectif, sept des personnes rencontrées de manière aléatoire dans des lieux a priori peu fréquentés par les membres du collectif (dont quatre dans le centre-bourg du Collet-de-Dèze). Ce découpage assure une diversité de trajectoires et de ressentis. Une synthèse générale du rapport d’enquête permet de saisir les traits saillants de l’analyse qui en a été faite, articulée autour de trois polarités de l’habiter : résister, prendre soin et instituer collectivement. Pour plus plus de précisions concernant la méthodologie de l’enquête, voir la synthèse en téléchargement.

Sur chacun de ces trois points, il nous faut revenir sur ce qu’il y a en jeu dans le rapport aux espaces en question, sur le plan politique et écologique.

Le rapport aux périphéries : un décentrement pour résister

Cette enquête met en avant l’intention partagée de résistance chez les habitant·e·s. Cette intention s’exprime singulièrement dans le rapport aux lieux habités. Ainsi, l’isolement est un élément fondateur de la résistance qui est recherchée, du fait certes de la très faible densité de population des Cévennes lozériennes mais surtout du retrait de la vallée, qui est en quelque sorte tenue à l’écart des villes et de la plaine. Cela s’exprime tant chez des personnes originaires de la vallée que des personnes plus récemment venues s’y installer : pour les premières, l’isolement – alors garant de la spécificité du lieu – est perçu comme motif de justification pour le fait d’être resté ; pour les secondes, le retrait à l’égard du reste du monde est une motivation dans le choix de la localisation de leur installation. Il s’agit alors de se tenir loin de ce à quoi on veut résister.

C’est en fait plus qu’un isolement, mais un véritable décentrement qui est opéré par les habitant·e·s. Si le terme de périphérie ne semble pas pertinent aux yeux des habitant·e·s pour désigner leur lieu de vie, renvoyant trop directement à une forme d’assujettissement à la ville, le décentrement est bien revendiqué comme élément essentiel de leur démarche de mise à distance du système marchand et des formes de domination et d’exploitation qui l’accompagnent. Il s’agit de se détourner du centre et de s’extraire de sa logique, les espaces étant alors empreints ou non de ces manières de se rapporter au monde. Certain·e·s habitant·e·s avancent la centralité de leur lieu de vie et de leur manière de vivre qui serait vraie et authentique, parce qu’en lien harmonieux avec le vivant et dans un rapport de transformation manuelle de la matière, par le faire – par opposition avec les villes, dans lesquelles on ne pourrait construire de réel rapport au monde. D’autres habitant·e·s refusent même de s’inscrire dans cette manière duale de séparer le monde entre centre et périphérie, le dualisme étant alors intrinsèquement rejeté car empreint d’une volonté de domination et d’assujettissement d’un espace à un autre.

L’éclosion de formes-de-vie écologiques

C’est bien dans certains de ces espaces généralement qualifiés de « périphériques » que l’on observe une multitude d’initiatives liées à l’écologie. C’est le cas de la Vallée Longue où des formes-de-vie écologiques éclosent. Celles-ci sont fondées de prime abord sur la reconnaissance de l’importance des rythmes naturels, notamment saisonniers. Les récits – d’une part de l’arrivée des habitant·e·s récemment installé·e·s, d’autre part de la quasi-impossibilité de certain·e·s habitant·e·s à quitter ces lieux – nous montrent que ces formes-de-vie reposent singulièrement sur la familiarité des milieux qu’éprouvent les habitant·e·s. De cette familiarité, ils·elles tirent une connaissance qui fonde une écologie située, faisant appel à des savoirs reposant sur des traditions mais aussi des cultures de la terre qui se veulent respectueuses du vivant (par exemple autour de la permaculture).

Un autre rapport au monde se construit alors par l’émergence de ces formes-de-vie singulières. Le soin – du milieu vécu, des autres, de soi – y est singulièrement valorisé. Habiter la Vallée Longue, c’est alors en prendre soin – qu’il s’agisse du milieu physique ou social, même politique. Par une écologie incarnée dans les pratiques ordinaires des habitant·e·s, ceux·celles-ci s’attachent à prendre soin du milieu dans lequel ils·elles vivent et dont ils·elles font pleinement partie. Par ces formes-de-vie, les habitant·e·s cherchent à faire corps avec le reste du vivant. Au fond, cette intrication de ce qui constitue le milieu vécu, c’est-à-dire ses dimensions à la fois physique et sociale, signe la remise en cause, par cette écologie située et relationnelle, du partage entre nature et culture – et par là-même de la domination qui en est née, de la culture (humaine) sur la nature (non-humaine).

Une autonomie en construction

Cet autre rapport au monde repose sur une remise en cause de certains imaginaires institués. En effet, l’autonomie diversement évoquée suppose de se défaire des institutions, qu’il s’agisse des institutions liées à l’organisation politique (l’État, les collectivités territoriales…), des institutions économiques (le marché capitaliste, les systèmes de subventions pour l’agriculture…) ou d’institutions plus implicites et au fondement de différentes dominations et hétéronomies (la segmentation du temps, l’argent, les rôles sociaux et familiaux…). L’autonomie est un « projet », c’est-à-dire « ce que l’on jette en avant », ce que l’on pose comme horizon vers lequel on tend. Pour autant, elle se construit chemin faisant et ne peut être pensée a priori, de manière déconnectée du réel par lequel elle advient. Elle se réalise par l’action.

L’autonomie visée, en construction, est à la fois individuelle et collective, loin de l’autarcie. Si la multiplicité des habitant·e·s n’aboutit pas mécaniquement à une pluralité politisée, pour autant l’envie de faire collectif est communément partagée par les habitant·e·s et articulée autour de la convivialité et de la proximité. Cette autonomie passe singulièrement par de nouveaux rapports aux savoirs, notamment les savoir-faire et leur dimension collective – par leur transmission, qui fait le lien entre lieux et habitant·e·s, et les moments passés à faire ensemble. Ces expériences partagées participent à créer des imaginaires qui instituent d’autres rapports au monde, d’autres manières de se rapporter au réel et à ceux, celles et ce qui le constituent.

Ainsi, l’habiter de la Vallée Longue se constitue par des expériences ordinaires orientées par un souci de respect du vivant et guidées par des ambitions d’autonomie. Une transformation politique est à l’œuvre dans cette vallée et cette transformation a une portée qui dépasse les limites des lieux en question. La Vallée Longue peut à cet égard être considérée comme une brèche, une disjonction avec l’ensemble, desquelles émergent tout à la fois des formes-de-vie et des imaginaires instituants. Il s’agit bien pour ses habitant·e·s de rompre avec les logiques marchandes et hétéronomes qui ordonnent les vies urbaines. Par l’exode et le décentrement, par la proximité et la relation directe au vivant, enfin par l’autonomie individuelle et collective en action, des formes écologiques d’habiter s’instituent bien dans les espaces dits périphériques.

Lucie Lerbet du réseau des Territorialistes
Photos personnelles


[1] Nous défendons ici une conception castoriadienne de l’imaginaire, qui recèle une dimension fondamentalement créatrice. Nous renvoyons pour cela à l’entrée « imaginaires » du lexique du site des Territorialistes.

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