Militance au potager

Pour cette fois, je voudrais proposer une réflexion d’actualité qui ne fasse pas écho à un événement politique, social, économique, etc., mais s’inscrit dans une réalité plus ordinaire et nous ancre dans un rythme saisonnier et environnemental : l’activité potagère du début d’été.

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Episode 6 : Habiter les périphéries

Dans les métropoles, la même sky line, les mêmes berges, les mêmes festivals… Cette homogénéité des paysages et des activités nous arrache de la possibilité d’expériences singulières de nos lieux de vie, d’autant plus lorsqu’on se sent « soumis » à des fournaises urbaines. Soumis à cette artificialisation, peut-on encore s’y sentir en résonance au monde ?

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Episode 7 : Faire politique autrement

Elections, conseils de quartier, conférences de citoyens, référendums… Quelle créativité pour organiser et distribuer les pouvoirs publics. Comme un sentiment de diversion pour nous éloigner de notre puissance politique et nos désirs fondamentaux d’autogestion. Une tentative échouée au regard de la diversité des manières de faire politique autrement par l’habiter. 

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Notre Manifeste

Dans un monde présenté comme le théâtre d’une compétition globale sans merci où seuls réussissent les territoires les plus attractifs, les Métropoles,  nouveaux avatars du progrès moderniste, incarneraient le modèle de développement le plus abouti, conciliant qualité des espaces de vie, exigences de performance, ainsi que rayonnement culturel.

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Le monde souhaitable de l’après pandémie est un à-venir déjà là, et bien là !

Le Covid-19 est directement lié à la civilisation urbaine et son dernier artifice : la métropolisation du monde. Elle a rapproché les lieux d’habitation humaine par artificialisation croissante des terres et par destruction des habitats écologiques d’animaux  sauvages. Elle a généralisé les systèmes de flux et de mouvements dits nécessaires à la satisfaction des besoins depuis les lieux de l’hyperdensité. La maladie s’est ainsi répandue à l’échelle planétaire, devenant pandémie en un temps record par les concentrations métropolitaines et leurspromiscuités, par les circulations interurbaines et leurs densités. Il n’en déplaise alors aux tenants de la ville éternelle, la situation sanitaire actuelle incarne d’abord les effets de l’urbanisation planétaire, ainsi que l’organisation globalisée qui en est à la fois cause et conséquence, et de la hiérarchie des espaces que le capitalisme et ses soutiens biopolitiques d’Etat ont instituée ces quarante dernières années partout sur le globe – avec les Métropoles comme têtes de gondoles.  

Le Covid-19, c’est la nature co-habitante qui reprend ses droits dans la niche écologique globalisée que le capitalisme a créée en nous, par asservissement urbain de la nature et par arrachement du vivant que la métropolisation incarne ce jour jusqu’à la démesure.

Face à une telle évidence, les responsabilités premières sont toutes trouvées. Ce sont l’ensemble des politiques territoriales, de l’aménagement comme de l’urbanisme, du développement comme de l’environnement, singulièrement au sein de mondes occidentaux quidéfinissent et orientent le modèle marchand à suivre et son capitalisme infrastructurel depuis plus de trente ans. L’urbanisation de la terre, par le capitalocène métropolitain et, plus encore, par l’œuvre millénaire du mégalocène auquel elle oeuvre ardemment par ses velléités productivistes, est bien la cause première de la situation pandémique, comme celle d’ailleurs de tous les périls écologiques d’aujourd’hui, par l’asservissement et l’instrumentalisation du vivant à la vanité marchande de notre désir d’éternité. Et ceci prend racine dans la révolution néolithique, dans l’assujettissement de toutes les ressources humaines par domestication et sédentarisation. 

Pourtant, force est de constater que, anxiété quelque peu surjouée, la critique du moment se focalise sur la gestion de la crise sanitaire (approvisionnement en masques, contrôle des règles de confinement, recherche ardente de traitements…) ou encore sur la communication publique en « temps de guerre ». Comme lors d’attentats, l’urgence et le champ lexical guerrier tendent à la déresponsabilisation, et ce par un procédé classique : face à une cause présentée comme insaisissable, faire union et ce faisant communion, au point de nourrir aussi quelques sentiments nationalistes (ceux aussi entendus sur les balcons : hymnes, drapeaux…). Les camps de migrant·e·s bénéficient de fort peu d’aides médicales et souffrent d’une discontinuité dans l’approvisionnement en ressources vitales (notamment à Calais où le manque d’eau potable est meurtrier).

Certes, nos Etats ont dilapidé les hôpitaux, notamment les petites structures au nom de l’économie d’échelle et de la recherche d’excellence dans de grands pôles hospitaliers. Cependant, le démantèlement des services de soin est  le fait de la contre-réforme néolibérale intervenue depuis la fin des années 1970, faisant, pur hasard sans doute, des villes-monde les foyers du capitalisme triomphant. De même, les migrations sont le fait du jeu concurrentiel intégré des circulations du capital, jeu funeste largement amplifié justement depuis la fin des années 1970, mais qui n’y voit plus d’intérêt en période d’arrêt précipité des bétonneuses (mais tout de même encore un peu pour les récoltes demeurées vitales). En fait, si nous ne voulons pas admettre ce dont la métropolisation est le nom dans la situation actuelle, si nous ne voulons pas admettre la destinée écocidaire de la frénésie bâtisseuse, des styles de vie de la mondialité urbaine et de ses mythes de la modernité ravageuse, nous restons totalement aveugles. Or, un certain nombre d’alternatives indiquent ostensiblement, en réaction à cette mutation forcenée des 30 à 40 dernières années, que le monde souhaitable de l’après est un à-venir déjà là. Et ceci loin de tout angélisme convivialiste de l’urbain vertueux comme de tout repli survivaliste d’un quelconque mythe naturaliste. Il s’agit juste de vivalisme. 

Mettre en lumière et accompagner de telles alternatives qui peuplent tout le territoire hexagonal selon des modalités certes différentes, mais logiquement en dehors des grandes concentrations métroplitaines et surtout porteuses de communs, est justement ce à quoi tente, modestement, d’œuvrer le réseau français des territorialistes depuis sa création en 2016. Que ce soit par des immersions de longue durée et des recherches-action collectivement menées, par des universités d’été et des échanges entre différents savoirs, ou encore par des écrits proposant une vision sur les pré-requis d’un monde d’après déjà bien présent ou un manifeste présentant valeurs, constat et objectifs que nous souhaitons partager.


Illustration du nouveau coronavirus, Covid-19 – Mars 2020 / © UPI/MaxPPP

Confinement : en demi-résonance avec notre décroissance

Nous relayons ici un texte de nos complices de la décroissance, à l’écriture duquel quatre d’entre nous ont participé, sous la houlette de Michel Lepesant et Thierry Brulavoine de la Maison commune de la décroissance. En substance, si la pandémie est une nouvelle manifestation de la rébellion du vivant face à l’ensemble de nos exactions, et le confinement la réponse de la puissance et de son empire pour s’arrêter et, sous peu, recommencer à s’agiter comme avant… cette période est aussi un événement grandeur nature d’une décroissance certes subie mais qui peut bouger quelques lignes… sans fuite.


C’était un mardi, à midi, et nul ne l’avait prédit. Sans guère de résistance, nous avons accepté le bouleversement. Une autolimitation collective puis individuelle, ou l’inverse. Ce n’est pas « le pas de côté » que nous autres décroissants espérions. N’est-il pas évident que les mesures du confinement telles que nous les subissons révèlent en amont de la pandémie la faillite des politiques publiques qui en aval se traduit par une gestion autoritaire et techno-scientiste. Ce sont-là les deux faces d’une même biopolitique de croissance, gestionnaire, élitaire, indécente et insensible. Néanmoins, il y a dans le confinement comme un pas suspendu de la cigogne. Et ce n’est pas à dédaigner ! Après le confinement, il y aura encore la récession, des rebonds et des répliques ; mais pendant la période du confinement, conjoncturellement, il y a une espèce de décroissance ; oui, mais alors laquelle ?

Il s’agit d’un moment historique, parce que subitement c’est l’impératif économique de l’accélération et de la démesure qui est suspendu, mis entre parenthèses. Une parenthèse ouverte le 17 mars 2020 en France. Parenthèse qui se refermera peut-être en mai, ou juin, mais ouverte, maintenant, en plein cœur de la mondialisation et dans le monde entier. Plus de la moitié de la population mondiale est confinée ! Parenthèse partout ouverte sur moins de production, moins de consommation, et par conséquent moins d’extraction, moins de déchets, moins de pollutions, moins de  déplacements, moins de bruit, moins de travail et donc moins de revenus, mais aussi plus du tout de vacances, plus du tout de musée ou de concert, plus du tout de rencontres sportives ni de « matchs » : plus rien qu’un « essentiel » qui reste à redéfinir…

Que nous vivions à la campagne ou en ville, une qualité de vie est maintenue, avec des degrés très inégaux de « résilience » (jardin ou balcon ou fenêtre ?) et de souffrance qu’il ne faut pas écarter : décroissance à demi-subie, décroissance à demi-choisie. Dans des conditions encore plus difficiles de vie pour les plus vulnérabl-e-s – en particulier dans le cas des violences familiales –, la sobriété se fait néanmoins plus présente, nos relations sociales, familiales, amicales sont nos précieux remèdes. Nous entendons parler relocalisation, circuits-courts, ralentissement, renoncement. Nous participons ou assistons à des manifestations de solidarité, de créativité, nous contemplons l’éveil du printemps. Bref une joie simple d’exister se manifeste, et cela grâce à… notre organisation sociale commune, fruit d’un minimum de vie démocratique depuis 1945, qui garantit encore l’essentiel : une certaine paix sociale. Certes le Président Macron a déclaré « Nous sommes en guerre. ». Mais ce n’est pas une guerre parce qu’il n’y a aucun ennemi à vaincre ni aucun humain à tuer, à moins de tordre le sens des mots, à des fins biopolitiques. Certes il y a des morts : c’est donc peut-être une demi-guerre, mais nul ennemi à l’horizon. demi-guerre, et donc demi-paix très largement assurée par les personnels des services publics et du soin à la personne qui limitent la pandémie en permettant l’accès des malades aux soins. Services publics mais aussi tous ces emplois – cette « France d’en bas » dont beaucoup hier étaient sur les ronds-points – qui sont aujourd’hui mis « en première ligne de corvée » : sans effondrement général. Même pas un effondrement de l’État, pourtant comme abasourdi par son audace d’avoir pris la décision politique d’un coup de frein économique ; malheureusement il se rassure en poussant le plus qu’il peut son autorité policière et ses expérimentations juridiques d’exception.

Demi-guerre avec la mort qui rôde, demi-paix parce qu’il est devenu interdit de rôder. La mort – qui est la limite de toute vie – fait peur. Surtout en régime politique de croissance prétendument infinie, croissance qui peut être interprétée comme l’organisation sociale du déni de la mort. La mort peut faire peur, et une mauvaise peur est toujours bonne à prendre pour tout pouvoir qui veut se conserver : d’où la demi-guerre.

Leçon pour la décroissance : si elle touche en quoi que ce soit avec une mauvaise peur, alors elle s’effondre. La décroissance, c’est une parenthèse mais dans la paix.

Confinés, accordons-nous quand même un temps de réflexion sur ce constat : « l’imprévisible est advenu ». Prenons-en pleine conscience : par le confinement, les gouvernants ont choisi d’épargner des vies plutôt que l’économie. Le pas suspendu de la vergogne ? Quelle que soit la diversité de nos conditions sociales de vie, et elles sont évidemment loin d’être aussi faciles pour tou-te-s, osons goûter finement ces moments : l’allègement de l’empreinte écologique, la texture des liens qui nous unissent, l’épaisseur des silences, l’air qui s’allège, la couleur de nos vies, le bruissement du vivant. Carpe diem ! Gardons cette saveur en mémoire, celle du sel, du sens à notre vie commune. Carpe dies relegationis !

Bref, ce confinement est une demi-décroissance : osons affirmer que rien n’a jamais ressemblé plus à la décroissance que ce moment consenti de confinement ; d’autant qu’il y a aussi une part de rationnement pour (presque) tous.

Notre empreinte écologique décroit globalement et pacifiquement pour le moment. « Par le fait », ce moment est écologiquement un peu plus soutenable par l’humanité. Le bilan écologique de cette parenthèse décroissante sera irréfutable : « c’était un temps de répit, un temps de repos. » Mais après le confinement, à quoi s’attendre ?

Économiquement, il est évident que ce sera une autre histoire. Pire, socialement, notre attention à l’autre et notre souci de l’autre nous obligent à dénoncer sans concession le côté obscur de ce confinement. Force est de constater que la pandémie va surtout atteindre les démunis, les appauvris par le système économique. Et surtout l’indécence des ultra-riches, certes confinée, n’a pas disparu. Aucun miracle de la part des gouvernements. Pas (encore ?) question de siphonner les richesses des enrichis (par des prélèvements exceptionnels sur les patrimoines et les revenus comme en temps d’après-guerre) pour assurer le partage et le bien-vivre de toutes et tous dans une société socialement décente. La décroissance des inégalités ce n’est pas encore maintenant.

Pour le moment, c’est plutôt changement d’heure… et d’année au programme : 1984 te voilà ! Big Brother est vraiment là, il nous regarde, nous envoie des SMS, nous surveille, nous enregistre, nous parle du haut de son drone, nous traque via notre ordiphone, nous dissocie, nous individualise. Le sens de la technique est bien politique… Télétravail, télémédecine, télé-enseignement, skype-apéro, etc. Les écrans étriquent nos mondes sensibles. Accélération des réseaux sociaux qui ne peuvent relier que celles et ceux qui sont préalablement séparé-e-s. Là non plus, petit détail politique, nul miracle en ce qui concerne le partage des pouvoirs : les gouvernements continuent de décider seuls, sans nous, donc contre nous. Partout la démocratie est placée en quarantaine. La potion de cheval est là : ordonnances à tout va ! Ce n’est pas la joie démocratiquement parlant. Surtout quand nous nous rappelons qu’on nous a déjà fait le coup de l’état d’urgence qui s’infiltre dans la loi ordinaire.

Ce sont, là, pour le moment, des leçons du confinement. a/ Ce confinement a ouvert une parenthèse. Chères décroissantes, chers décroissants, ayons-le bien présent à l’esprit. Nous ne sommes pas en train de rêver : notre rêve de décroissance est donc possible. En ce sens, la décroissance serait une période particulière entre parenthèses, un trajet auto-organisé vers des sociétés écologiquement soutenables, socialement décentes et démocratiquement organisées, passant par les baisses de l’extraction, de la production, de la consommation, de la circulation et des déchets. b/ Quand la parenthèse du confinement va officiellement se refermer, nous savons bien que nous n’arriverons pas miraculeusement dans un monde décolonisé par l’imaginaire de la croissance, que l’économie aura beau jeu de réimposer ses narratifs, ses dettes, ses réajustements, qu’elle instrumentalisera une relocalisation cosmétique au service d’une souveraineté biaisée… Mais même à l’heure de leur revanche, nous disposerons d’un nouvel argument : oui, le politique peut prendre la décision de donner un coup de frein à l’économie. Nous en aurons vécu l’expérience dans notre chair.

La décroissance, c’est le bon sens pour (re)pauser le monde à l’endroit.

Olivier Zimmermann (Suisse), Élodie Vieille-Blanchard, Mathilde  Szuba, Christian Sunt, Agnès Sinaï, Michel Simonin, Luc Semal, Onofrio Romano (Italie), Olivier Rey, Christine Poilly, Irène Pereira, Jean-Luc Pasquinet, Baptiste Mylondo, Karine Mauvilly, Vincent Liegey, Michel Lepesant, Bernard Legros (Belgique), Francis Leboutte (Belgique), Stéphane Lavignotte, Antony Laurent, François Jarrige, Mathilde  Girault, Maële Giard, Loriane Ferreira, Guillaume Faburel, Robin Delobel (Belgique), Alice Canabate, Thierry Brulavoine, Thierry Brugvin, Geneviève Azam, Alain Adriaens (Belgique).


Animated Image © ABVH /// Original Illustration © NemO’s

L’université rurale des Cévennes

Le réseau des Territorialistes accompagne, depuis sa création en 2017, le collectif « Vallée Longue » (renvoi aux onglets sur les Automnales et l’enquête) dans ses réflexions sur les évolutions des territoires ruraux notamment sous l’effet des changements climatiques et écologiques, ainsi que sur leurs rôles dans des transitions sociales et écologiques par l’accueil d’autres populations, par d’autres manières d’habiter, par la (re)valorisation de pratiques culturales plus respectueuses des milieux. Le réseau des Territorialiste poursuit et amplifie ce jour cette collaboration dans le cadre de la création d’une Université Rurale des Cévennes fin 2019.

Le rôle des territoires ruraux n’est plus à prouver face aux crises écologiques, considérant leurs proximités avec les milieux écologiques, mais surtout l’ampleur de leurs mutations socio-territoriales par le renversement des imaginaires qui leur sont associés (la déprise économique a laissé place à la coopération, l’isolement à l’entraide, la relégation à l’autonomie). Prenant acte de cette inversion de la situation historique, le collectif Vallée Longue a proposé en association étroite avec d’autres collectifs de la région de créer une Université Rurale des Cévennes qui permettrait de faire-valoir des savoir-faire vernaculaires d’un habiter écologique, pour alors produire de la connaissance sur les démarches de préservation voire de restauration des milieux.

« L’appellation « Université Rurale des Cévennes » a été choisie en référence aux Universités Rurales impulsées à l’origine par les Foyers Ruraux, qui répondaient à un besoin de rencontre et de partage de savoirs entre les différents acteurs du rural » (document des premières rencontres, Florac, 14 et 15 décembre 2019).

Les 14 et 15 décembre 2019, à Florac, se sont réunis 65 personnes, dont des membres accompagnant du réseau des Territorialistes, désireuses de partager, apprendre et mettre en débat des savoirs pratiques, des représentations spatiales et des ambitions politiques favorables à des manières d’habiter écologiquement des territoires ruraux. A cette occasion, des commissions ont été lancées (ex : « projet politique ») et des premiers thèmes ont été relevés comme l’agroécologie, l’énergie ou, en lien avec l’actualité, la santé.

Le réseau des Territorialistes s’avère particulièrement intéressée et impliqué dans ce projet ambitieux et impertinent d’une Université Rurale des Cévennes. Il croise à plusieurs égards les réflexions du réseau : le dépassement de la métropolisation des territoires et des modes de vie métropolitains, l’avènement d’une pensée politique de la ruralité contemporaine, ainsi que la diversification des savoirs et de leurs registres de connaissance au contact des singularités expérientielles et de leur reconnaissance. Plusieurs membres du réseau participent aux échanges et ont organisé un premier temps de réflexion partagé pour la commission « Projet politique ».

Episode 5 : L’organisation politique biorégionale et municipaliste comme alternative

L’agencement spatial des trois communs habiter/coopérer/autogérer peuvent s’incarner dans la notion de biorégion que le territorialisme italien défend comme alternative territorialisée à la métropolisation. Toutefois, au regard de la déprise de plus en plus remarquée des espaces urbains et de l’inversion initiée des imaginaires de la ruralité, nous nous écartons ici de sa qualification « urbaine » (biorégion urbaine) dans la pensée territorialiste nord italienne – même si elle reflète sans doute davantage une culture disciplinaire des savoirs d’émanation, l’architecture, sujet sur lequel nous reviendrons. Il s’agirait d’« un ensemble de systèmes territoriaux locaux fortement transformés par l’homme, caractérisés par la présence d’une pluralité de centres urbains et ruraux organisés en systèmes réticulaires et non hiérarchisés » [1]. Nous retiendrons sur ce point qu’une biorégion correspond à un territoire dont les limites ne sont pas définies par des frontières administratives, mais par des seuils géographiques qui prennent en compte tant les communautés humaines que leurs écosystèmes de vie.

La biorégion comme communauté de vie et d’action

La notion de biorégion permet donc, a minima, dans l’œuvre d’agencement, de repenser les contours d’un territoire, particulièrement à l’ère/aire du changement d’échelle de la massification urbaine, entériné par l’extension des périmètres d’action métropolitaine. Surtout, contrairement à la croissance et à l’extension sans cesse vantées, cet agencement part des marges et périphéries dessinées par la finitude des ressources et, dès lors, par les seuils de leur préservation. Il découle donc non seulement des fonctionnements socio-écologiques critiques mais également des règles de coexistence ayant pu, historiquement, en découler. La biorégion compose alors certes une forme spatiale et des esthétiques paysagères singulières (celles du refuge et de la polyculture), mais plus encore se compose :

  • d’expériences pratiques communes (bassins de vie, pays géographiques…) et, dans le prolongement, d’un imaginaire créatif (ex : celui du ménagement par l’autonomie),
  • de formes communautaires (ex : celles des alternatives) et, dedans, d’une autre organisation politique (l’autogouvernement).

Ces formes émergentes d’autogestion et leurs relocalisations témoigneraient de la construction démocratique d’un polycentrisme, non plus celui technico-fonctionnel de la (multi)polarité (qui opère un retour en force dans les débats métropolitains), mais politique dans le sens confédéraliste du terme : petites unités humaines libérées qui s’autogouvernent, appuyées sur des systèmes économiques locaux, des ressources énergétiques de proximité… portant une attention forte au soin coopératif des milieux de vie.

En ce sens au moins, face au mantra métropolitain et à sa logique d’extension (morphologique et institutionnelle), l’approche développée par le réseau français des territorialistes privilégie d’abord l’angle des constructions politiques périphériques comme nouvelles politicités (cf. épisode 2). Car, « [de] quoi se compose aujourd’hui ce qu’on appelle communément la politique ? D’un répertoire pathétique d’imitations d’imitations d’imitations de ce qui fut un jour, il y a des dizaines d’années, voire des siècles, de grandes inventions, de grandes instaurations d’œuvres collectives (…). D’un côté une multitude, de l’autre, quatre ou cinq concepts. Et l’on voudrait composer le premier avec les seconds ! » [2].

A cet égard, le réseau s’intéresse notamment aux perspectives de la démocratie directe et de l’écologie sociale radicale proposées dans le sillage de Bookchin [3] par le municipalisme et son confédéralisme, c’est-à-dire une « société à taille humaine, décentralisée, composée de communautés politiquement autonomes et regroupées en fédération ». Il s’agit certes de développer un espace dans lequel chacun·e, se sentant entièrement impliqué·e, puisse décider avec les autres, trouver sa place et exprimer pleinement son potentiel et ses envies, dans la quotidienneté de sa vie et sa portée critique [4]. Mais, pour ce faire, ce principe de décentralisation traversé de pensée post-étatique, vise à instaurer une propriété collective des moyens de production, dans une perspective de démondialisation et de post-croissance (voire de décroissance).

Il est vrai que, suivant en cela Bookchin et les quatre épisodes précédents, toute forme de gouvernement centralisé est source de domination, donc toutes les expériences de démocratie directe doivent résister et s’opposer à l’Etat-Nation, au capitalisme et à son marché ainsi qu’à l’urbanisation et à sa densité. Or, si l’on remarque ailleurs, au Québec notamment, que « [l]a sous politisation du palier municipal représente une fenêtre d’opportunité, un espace politique à occuper pour favoriser la réappropriation collective des milieux de vie » [5], il s’agit surtout de viser plus que la seule décentralisation des pouvoirs de décision et d’administration, une organisation politique clairement destituante, seule à même de produire une solidarité inter-territoriale (afin d’éviter la concurrence des territoires et l’austérité dès lors en fait recherchée) par la réorientation/relocalisation de l’économie et alors la reconsidération véritable des principes de justice sociale et écologique, donc de l’urbanisation du monde.

Toutefois, dans l’effervescence du moment sur le municipalisme et sur l’œuvre de Bookchin, face aux abus interprétatifs des mobilisations militantes et aux manquements à la rigueur intellectuelle [6], il convient de clarifier cette notion et d’en définir notre propre acception.

Municipalisme libertaire et communalisme : quelques clarifications

C’est à Murray Bookchin que revient la mise en lumière du communalisme, mais ce concept est à la fois pratiqué bien avant lui, notamment au Moyen-Âge, et théorisé par certains anarchistes. Murray Bookchin est un militant et philosophe américain, fondateur de l’écologie sociale comme un projet de société qui reposerait sur les principes du communalisme et du municipalisme libertaire. Or, à la différence de ce qui a pu être par exemple écrit par Durand Folco, le communalisme n’est pas « un simple synonyme du municipalisme » [7]. Pour Murray Bookchin [8] la différence est claire :

  • Une Municipalité est une instance politique de gouvernement. C’est l’aspect exécutif d’une commune, son gouvernement local.
  • La commune est une entité géographique composée d’habitants, administrée par la Municipalité.
  • Le communalisme est un système de gouvernement dans lequel des sociétés locales autonomes sont reliées entre elles dans une fédération [9].
  • Le municipalisme libertaire est la praxis révolutionnaire du système communaliste [10].

Le communalisme s’inspire alors autant qu’il se démarque à la fois du marxisme et de l’anarchisme. Le communalisme s’inspire de la critique faite par Marx des rapports marchands, se nourrit de sa philosophie militante et également de sa pensée globalisante. Or, comme le rappelle Murray Bookchin, mais aussi Karl Marx dans l’introduction de son ouvrage majeur Le Capital, sa théorie n’a lieu d’être que dans son contexte d’émanation, c’est-à-dire la Révolution Industrielle. En somme, la différence fondamentale entre le communalisme et le communisme, si l’on doit en retenir une, est le refus catégorique de l’Etat et de ses institutions territoriales [11]. De l’anarchisme, le communalisme emprunte clairement son anti-étatisme. Il s’inspire de son confédéralisme et reconnait clairement les dérives autoritaires des systèmes hiérarchiques. Cependant, le communalisme, à la différence de l’anarchisme, refuse la prise de décision par consensus et autorise la prise de décision à la majorité. De plus, l’engagement électoral dans les conseils municipaux est permis, en vue de constituer des assemblées populaires législatives et exécutives, ayant pour finalité de destituer l’autorité de l’Etat par des moyens d’action révolutionnaire, qui restent à concevoir selon les situations [12].

De quelques errements militants : le municipalisme libertaire n’est pas un citoyennisme municipal

Par ailleurs, comme nous l’avons vu dans les épisodes 3 et 4 de la vision territorialiste, le commun ne fait pas toujours commun dans les sphères militantes s’en réclamant. Si la remise en question du néolibéralisme semble partagée, les modes d’action – plus particulièrement leur radicalité – et, dedans, leurs rapports aux institutions d’Etat varient très fortement. Plus encore, l’ouvrage de Folco précédemment cité a connu un certain retentissement dans les milieux militants en France. Au moment de son édition, en 2017, des listes participatives commençaient à se constituer. Au même moment, les expériences espagnoles et kurdes inspiraient plus que jamais une partie de la gauche française, à la recherche d’un renouvellement des moyens d’action politique en dehors des logiques traditionnelles de partis.

Mais, par une multitude de références, philosophiques et politiques, l’auteur oscille imprudemment entre des idées tantôt insurrectionnelles, tantôt réformistes, avec une aisance surprenante. Il se détourne très rapidement du caractère libertaire du communalisme de Murray Bookchin. Voilà pourquoi il parle de municipalisme et non pas de municipalisme libertaire. Cette valse-hésitation quant à son positionnement politique atteint son paroxysme dans son concept de « patriotisme communal », oxymore révélateur d’une pensée confuse. Par ailleurs, au même titre que beaucoup d’universitaires bourgeois très contemporains, la ville y est érigée en fétiche et, dans un même mouvement, les limites de la puissance subversive des résistances métropolitaines ne sont pas posées [13].

Comme de nombreux penseurs anarchistes de l’époque et ceux s’inscrivant dans leurs sillages (Henri Lefebvre, David Harvey…), Murray Bookchin inscrit sa pensée politique dans la dialectique aliénation / émancipation par l’urbain, notamment par une réduction spatiale du politique aux seuls lieux urbains.  S’il prend acte de l’urbanisation massive qu’il indique comme « créature de l’État », s’il alerte sur l’écart toujours plus grand entre l’urbs (forme physique) et la civitas (organisation politique voire corps politique par la citoyenneté), il présente toutefois la ville comme le berceau de la vie politique : « La formation des cités a représenté dans l’histoire de l’humanité une transition complète de l’existence tribale vers l’existence civile… » [14]. Il salue les perceptives révolutionnaires des villes : « On peut même affirmer que les cités ont fréquemment constitué la principale force d’opposition aux Etats impériaux et nationaux depuis les temps anciens jusqu’aux époques récentes » [15]. Selon nous, les perspectives municipalistes ne peuvent se fondre ce jour dans des centres métropolitains, ces derniers étant le creuset d’un capitalocène plus que jamais mortifère [16]. Ce sont les territoires dits de la périphérie qui seraient le terreau favorable pour de nouvelles vitalités politiques. Ce sont dans les marges, les lisières, dans la « France moche », dans le fameux « désert français », que l’on voit des personnes transformer directement leur réel, en s’éloignant des grands centres urbains, pour faire différemment [17].

En outre, à l’heure où nous assistons à une effervescence de listes municipales se réclamant du municipalisme, il semble nécessaire d’opérer des distinctions. Il existe un rapport ambigu qu’entretiennent les collectifs citoyens et leurs théoricie·ne·s… aux institutions : ils la dénoncent tout en y participant. Loin d’un « lobby citoyen », la pensée territorialiste porte son attention sur des expérimentations qui, ne se réclamant pas du municipalisme, construisent et pratiquent pourtant réellement d’une organisation politique autonomiste et libertaire ; comme le montre le ménagement de lieux du commun particulièrement à Faux-la-Montagne et Gentioux ou encore Trémargat [18]. C’est aussi dans des communautés qui expérimentent, dans l’ombre, des manières de s’organiser différemment, par exemple les prises de décisions au consentement dans l’écovillage Eotopia. Il nous semble que c’est dans ces expériences-là que pourraient advenir des formes d’un communalisme réel.

Dépassement du municipalisme par la biorégion

Enfin, le municipalisme développé par Bookchin ne questionne pas les territoires dans leur organisation politique entre eux. Pour Bookchin, le confédéralisme se ferait simplement sur la base des communes libérées. Or, la pensée biorégionaliste insiste justement sur la nécessité de penser les interrelations, sociales, écosystémiques, culturelles, etc., des lieux autonomes. Il s’agit de remettre en question les frontières administratives, donc les municipalités, et de construire selon les réalités locales des formes de gouvernance propre et singulière. Du municipalisme de Bookchin nous gardons donc la perspective émancipatrice des populations, mais tenons à l’enrichir fondamentalement par la pensée biorégionaliste qui fait très clairement place aux situations locales. Le confédéralisme est essentiel à la construction politique, mais pourquoi le penser à partir des systèmes administratifs qu’il convient pourtant de dépasser ?

Le découpage administratif de la commune provient en fait de la révolution française et s’appuie largement sur les paroisses de l’Ancien régime. Il semble, à bien des égards, que si ces territoires ont connu des mutations importantes, ces découpages restent le fruit d’une vision de la centralisation étatique. D’ailleurs, aujourd’hui, l’institution municipale, notamment celle des villes, est traversée par des enjeux qui la dépassent et cela reste de ce fait une porte d’entrée de l’État dans les affaires territoriale, l’assurance d’un certain contrôle sur les espaces qui composent la Nation [19].  Mais plus encore, entre les grandes municipalités urbaines et les autres, la domination sur les territoires ne permet pas d’appréhender les lieux dans des logiques sécessionnistes et destituantes. Il semble pourtant impératif pour tout projet politique de penser l’émancipation des territoires institués par l’État, et ses métropoles.  

La biorégion fournit en fait un véritable espoir pour une organisation politique respectueuse des communautés biotiques et humaines, et de leurs espaces. Elle permet de penser l’équilibre des milieux et de ses formes de vie, depuis l’écologie radicale nord-américaine [20] et alimentée par les apports culturalistes italiens [21]. Il s’agit de penser une géographie de l’action pour une expérience pratique de l’autonomie et notamment de l’autonomie politique. Loin de renier l’héritage de Bookchin, il semble néanmoins nécessaire de faire quelques pas de côté sur les lieux de l’action en opérant une double sortie : à la fois des grands cadres urbains mais aussi des cadres institutionnels qu’ils actualisent, pour l’accomplissement d’une émancipation par l’autodétermination. Il n’est pas question de créer un autre modèle qui viendrait s’imposer comme méthode d’action mais bien de proposer une nouvelle construction politique centrée sur l’autonomie pour que chacun.e puisse s’en saisir et la faire à sa main [22].


[1] Alberto Magnaghi, 2014, La biorégion urbaine : petit traité sur le territoire bien commun, Ecosociété, 302 p. (p 82).

[2] Bruno Latour, 2017, Où atterrir ?, Paris, La Découverte, 160 p.

[3] Murray Bookchin, 2011, Une société à refaire. Vers une écologie de la liberté, Montréal, Écosociété, 302 p. et 2016, Au-delà de la rareté. L’anarchisme dans une société d’abondance, Montréal, Écosociété, 280 p.

[4] Ibid.

[5] Jonathan Durand Folco, 2017, À nous la ville ! Traité de municipalisme, Montréal, Écosociété, 198 p. (p.153)

[6] Cas d’espèce en ces temps de boulimie participative et de remobilisation des Think Tank : « Municipalisme : de l’émancipation citoyenne au pouvoir politique en commun », de l’Institut de recherche et de débats sur la gouvernance, septembre 2017.

[7] op. cit.

[8] Murray Bookchin, 2015, « The Communalist Project », In The Next Revolution. Popular Assemblies and the Promise Of Direct Democracy, New-York, Verso, p. 31.

[9] Ibid., p.26.

[10] Ibid., p.31.

[11] Ibid., pp. 17-36.

[12] Ibid., pp. 17-36.

[13] Guillaume Faburel, 2018 (rééd. poche 2019), Les métropoles barbares. Démondialiser la ville, désurbaniser la terre, Le passager clandestin, 368 p.

[14] Murray Bookchin, Pour un municipalisme libertaire, Red. 2018, Atelier de création libertaire, 2003, 60p, p.20.

[15] Ibid, p.24.

[16] Guillaume Faburel, 2018 (rééd. poche 2019), Les métropoles barbares. Démondialiser la ville, désurbaniser la terre, Le passager clandestin, 368 p.

[17] Ibid.

[18] Cf. Thèse en cours de Thibaud Cavaillès, Université Lyon 2, UMR Triangle

[19] Epstein Renaud, 2006, « Gouverner à distance », Esprit, no 11, pp. 96‑111. Disponible en ligne

[20] Berg Peter et Raymond Dasmann, 2019, « Réhabiter la Californie », EcoRev’, Vol. 47, no. 1, pp. 73-84. Disponible en ligne

[21] Alberto Magnaghi, 2014 (original 2010), La biorégion urbaine, petit traité sur le territoire bien commun, Eterotopia France, coll. « rhizome ».

[22] Cf. Thèse en cours de Maële Giard, Université Lyon 2, UMR Triangle.

Vivre les « fournaises urbaines »

« Vivre les fournaises urbaines » est une enquête conduite par l’UMR Triangle pour Notre affaire à tous, sous la responsabilité scientifique de Guillaume Faburel (Pr, Université Lyon 2, UMR Triangle) et assuré par un travail de coordination entre Fabian Lévêque (Doctorant, Université Lyon 2, UMR Triangle) et Karl Berthelot (Doctorant, EHESS), avec l’aide de Mathilde Girault (Post-doctorante, Université de Lyon, UMR Triangle) et Loriane Ferreira (Doctorante, Université Lyon 2, UMR Triangle). Le Réseau des Territorialistes a également été mobilisé.

Cette enquête s’est déroulée en juin/juillet 2019, avec des habitant·e·s de deux villes moyennes (Nîmes et Narbonne) et trois métropoles (Marseille, Montpellier, Toulouse) du sud de la France. Elle repose sur une démarche qualitative de 130 entretiens semi-ouverts, d’une durée moyenne d’une heure.

Elle est née du constat que les réponses morphologiques et architecturales, techniques et ingénieriales sont très largement plébiscitées pour penser la « résilience » des métropoles aux effets du changement climatique. Les citoyens métropolitains sont progressivement amenés à changer leurs comportements de consommation (alimentation, énergie) et leurs pratiques de déplacement (en privilégiant les mobilités douces). Mais des pans entiers des expériences ordinaires de ces changements sur les territoires de vie, le regard que les habitant·e·s portent sur l’action des collectivités et des pouvoirs publics ainsi que les formes d’engagements désaffiliés dès lors mises en œuvre sont exclus de ces politiques urbaines climatiques.

Cette enquête prend alors le pari de penser ces expériences sensibles et affectives, directes et concrètes, du changement climatique comme des creusets de réflexivité et de concernement social et écologique, politique et urbain

Il n’y a désormais plus de doute : 70% des enquêté.e.s expliquent observer des évolutions du climat au quotidien dans les villes concernées, 56% des personnes interrogées affirment que le changement climatique a des effets concrets sur les modes de vie quotidiens. Autre résultat significatif : les ressentis de suffocation et d’asphyxie sont omniprésents, tout autant qu’un sentiment quasi unanime d’injustice pour 88% des enquêté.e.s mais aussi de colère et parfois d’impuissance dans les capacités d’action habitantes. Lorsque l’on ajoute que la majorité des personnes enquêtées en appellent maintenant à une transformation radicale des sociétés par l’écologie, et que certaines sont prêtent à l’autolimitation voire la déconsommation, voilà autant de résultats qui marquent ce travail de recherche dont les principaux éléments de synthèse sont disponibles dans le document joint.

Ce travail a déjà fait l’objet de deux restitutions publiques (Marseille, Montpellier) courant février, ainsi que de publications dans Up Le Mag et sur le site de la fondation Terre Solidaire. D’autres articles pour des revues scientifiques (Métropoles) et des médias grand public (Reporterre, Politis, Médiapart) sont en cours d’écriture. D’autres projets de valorisation et de médiation, comme une série de portraits filmés, seront réalisés durant l’été 2020.

Lien vers article Up Le Mag : https://up-magazine.info/index.php/planete/climat/35112-comment-va-t-on-vivre-les-fournaises-urbaines/

Lien vers le post de la fondation Terre Solidaire : https://fondation-terresolidaire.org/inegalites-et-dereglements-climatique-la-parole-aux-citoyens/

Plus d’informations sur le site de Notre affaire à tous : https://notreaffaireatous.org/une-enquete-inedite-sur-les-vecus-climatiques-dans-cinq-grandes-villes-francaises/

Le retour d’enquête pour le réseau des acteurs de l’habitat : http://www.acteursdelhabitat.com/Vivre-les-fournaises-urbaines

A propos des inégalités climatiques documentées par La fondation Terre Solidaire et Notre Affaire à Tous : https://www.carenews.com/fr/news/inegalites-et-dereglements-climatiques-la-fondation-terre-solidaire-et-notre-affaire-a-tous

Episode 4 : Les communs du post-urbain

Face à la pluralité intrinsèque des communs (cf. Episode 3) liée à la diversité des ressources concernées, et des positionnements politiques, se pose la question de facteur(s) de différenciation. Or, nous savons que l’expérience métropolitaine n’est pas sans susciter de ressentis et affects, se traduisant dans des luttes urbaines et plus encore des pratiques réactives de relocalisation dans des marges (cf. Episode 2). Les espaces de réalisation de ces communs, les attentes ou les attentions portées aux lieux, les héritages territoriaux, etc., semblent donc pouvoir nous renseigner sur l’objet au front duquel se construisent les différents communs.

A cet égard, un premier élément d’analyse est la multiplication annoncée des « communs urbains » qui préfigurerait pour certains le retour d’un « droit de cité » [1]. Cette concentration urbaine de communs n’est pas sans poser question au regard de l’ancrage de l’urbain (par le fait  métropolitain) dans une économie concurrentielle en quête permanente de facteurs de différenciation socio-économique (cf. Episode 1). Le cadre urbain ne serait-il pas simplement opposé aux ressources, finalités d’action, règles d’usage, etc., des communs ?

Les communs urbains

En tant qu’entités écologiques accueillant des communautés habitantes, les villes peuvent constituer des espaces de création et d’organisation de communs. Or, « Face aux mutations rapides de la ville et des discussions sempiternelles autour du privé et du public, une porte alternative est ouverte pour rentrer dans les réflexions autour du commun comme autres rapports au monde et nouvelles formes d’agir » [2] (p. 357). L’urbain apparaîtrait alors comme le creuset de pratiques d’organisation collective alternatives à la production libérale, sans que l’objet de l’alternative ne soit toujours explicité… La notion de commun revêt surtout, dans le contexte urbain, un rôle de fédérateur d’initiatives foisonnantes plus ou moins militantes : habitats ou jardins partagés, monnaies locales, ressourceries, boîtes à partage… A ce jour, une pluralité de collectifs se réclamant du mouvement des communs se constitue pour venir accompagner (ex : méthodes collaboratives) ou aider (ex : liens institutionnels) de telles initiatives. Dans des formes variées, ponctuelles comme régulières, festives comme plus discursives, etc., ces collectifs sont particulièrement mobilisés sur :

  • des méthodes et outils de la coopération et de la prise de décision collective, mis en débat à partir de retours d’expérience : assemblée des communs à Lille, Toulouse, Brest ou Rennes [3]
  • la convergence des savoirs mobilisés dans ces initiatives : une plateforme de type wiki [4], un media web indépendant [5], une radio indépendante [6]… 
  • la mise en réseau des actions : réseau francophone des Biens communs [7], Communecter, Lyon en commun…

Or, comme en attestent ces exemples, ce nouvel ancrage dans l’urbain conduit à une évolution de la nature des communs : des communaux agricoles et forestiers, nous serions rentrés dans l’âge des communs du réseau. Les communs urbains reposeraient sur une croyance en un modèle de transformation de l’usage des ressources par une réorganisation matérielle (ex : tiers-lieux) ou immatérielle (ex : numérique) des échanges… Mais, si le cadre urbain oriente fondamentalement les ressources à l’origine des communs et la définition de leurs règles d’usage, on peut s’interroger sur leurs propres capacités subversives.

Comment penser comme commun(s) des pratiques collectives artistiques dans un quartier, lorsqu’elles tendent à valoriser son image et donc initier une augmentation du prix de l’immobilier (gentrification) ? Comment penser comme commun(s) la réappropriation des espaces publics par la réalisation de mobiliers urbains en bois de palette, lorsque celui-ci a été produit pour améliorer les rendements du transport mondialisé de marchandises ?

Comment penser comme commun(s) l’agriculture urbaine, lorsqu’elle développe des expérimentations technologiques (ex : container à fraise d’Agricool ; culture verticale industrielle de la Ferme Urbaine de Lyon) ? Comment penser comme commun(s) l’agriculture paysanne et bio dans les métropoles, lorsque des réseaux urbains estampillés de « circuit court » prélèvent 11,65 % du prix de vente (hors taxe des produits) pour des emplois à la maison-mère (située évidemment à Paris) [8] ?

Comment penser comme commun(s) le retour de l’artisanat et ses savoir-faire dans les métropoles, lorsqu’il  reprend le modèle de l’entreprenariat par des récits de la reconversion professionnelle et des plateformes de mise en réseau numérique (ex : Faber Place et HopFab) ?

Comment penser comme commun(s) des installations et des espaces (ex : tiers-lieux) dont le caractère éphémère est justifié par le difficile accès au foncier, et lorsque l’innovation constitue un critère de différenciation dans l’économie concurrentielle des métropoles ? Comment penser comme commun(s) des pratiques militantes de mobilisation citoyenne (ex : Parking Day), lorsqu’elles sont reprises par les institutions dans de multiples métropoles occidentales ?

La grammaire des communs du post-urbain : habiter, coopérer et autogérer

Les communs demandent donc selon nous, pour leurs réalisations et leurs maintiens, de sortir des cadres métropolitains. D’ailleurs, ils le font ce jour en investissant les espaces marginalisés par l’hégémonie impériale. En tant qu’expériences de démocratisation de l’agir par un sujet collectif, les communs échappent donc aux espaces de la (re)production métropolitaine. En continuité de la proposition tactique de Žižek (2014) [9] sur le mouvement des places, il y aurait nécessité de mener la résistance au néolibéralisme dans des territoires qui ont été marginalisés et surtout dépolitisés par son ordre politique : les espaces dits périphériques aux métropoles.

Si les ressources sont dites faibles dans ces territoires, si les capacités de mobilisation citoyenne depuis ces territoires sont raillées, si la portée subversive des actions menées en leur sein est questionnée par la distance aux lieux de pouvoir, etc., il s’agit surtout d’une construction politique héritée de plusieurs siècles qui a concentrée dans les grandes villes le pouvoir et la prise de décision, la lutte urbaine et la socialisation militante… Ces territoires ont été déniés d’une portée politique, réduits à un rôle fonctionnel (ex : ville dortoir des travailleurs métropolitains), économique (ex : approvisionnement des villes en produits alimentaires) et récréatif (ex : espaces verts pour les métropolitains), qui s’inscrit toujours dans un rapport de domination avec les espaces métropolitains.

Mais ce sont ces circonstances qui en constituent peut-être une force aujourd’hui pour la construction de communs [10]. Si l’organisation et le gouvernement de ces territoires ont été déstabilisés par une dépendance métropolitaine, cela en fait le terreau propice pour expérimenter de nouveaux modes d’organisation, de coordination, de démocratisation etc. De plus, ils bénéficient d’une facilité d’accès au foncier (même si les verrous de la propriété perdurent) par rapport aux densités urbaines, notamment à du foncier non artificialisé où le vivant peut éclore (champs, bois, marais…).

Au regard des débats évanescents sur les « communs urbains », nous proposons ici deux manières, complémentaires, de qualifier des communs d’une ère post-urbaine : 

  • identifier un réencastrement des causes d’engagement dans une forme-de-vie commune (perspective existentielle) : l’habiter écologique ;
  • identifier les différents communs qui pourraient organiser un territoire vécu en commun (perspective communautaire) : le territorialisme. 

Or, nous observons, dans les périphéries, un réencastrement des causes d’engagement dans une forme-de-vie alter-métropolitaine voire post-urbaine. Se multiplient les expériences pratiques de réappropriation par les habitants de leurs cadres de vie quotidiens et ordinaires : éco-lieux, fermes sociales, monnaies locales, auto-construction, ventes directes… Réalisées en commun, ces expériences, plus ou moins soutenues par les acteurs des territoires, constituent un acte liant autrement les populations à leurs espaces de vie et, ce faisant, participent de l’apparition de nouveaux « sujets collectifs » en politique.

Ce foisonnement porte selon nous au moins trois rapports renouvelés au monde, croisant pratiques, valeurs et organisation concrète du politique :

  • des affects puisant dans les lieux (l’habiter comme soin de la terre et reconsidération des différentes manifestations du vivant [11]),
  • des formes renouvelées d’action collective ou combinées dans les territoires (la coopération, l’autonomisation productive…) ;
  • des modes de prise de décision autour de valeurs partagées, notamment écologiques (de la tempérance et du ménagement des milieux socio-écologiques).

La puissance de cette combinaison habiter – coopérer – autogérer [12] se lit dans des représentations des futurs souhaitables pour les grands espaces métropolisés, se traduisant parfois par des choix résidentiels de ménages en vis-à-vis de quelques aménagements phares des politiques territoriales, en l’occurrence d’éco-quartiers en dehors des métropoles [13].  

Par exemple, dans le cadre de la révision de son Schéma Directeur d’Aménagement par exemple, le Conseil Régional d’Ile-de-France a réuni en 2012 des citoyens résidant à Paris ou dans les petites / grandes couronnes franciliennes, afin qu’ils s’expriment collectivement sur leurs visions de la région à l’horizon 2030 [14]. Il en est ressorti la remise en cause de la densité urbaine pourtant nouveau mot d’ordre de l’urbanisme métropolitain, confirmant un lien étroit entre densité et mal-être. Pourquoi ? Quelles que soient les appartenances sociales et les localisations résidentielles des groupes réunis en tables-rondes, il s’agirait d’apaiser les vies face au mouvement incessant des flux de mobilité et de libérer du temps en vue de développer des pratiques de solidarité et/ou de nature.

Un mode de gouvernement des lieux en commun : le territorialisme 

Comment s’organise, dans un lieu, le foisonnement des pratiques nées de ces formes-de-vie en commun ? En quoi ces formes-de-vie constituent-elles une communauté et quel serait le mode de gouvernement de cet espace ?

La pensée territorialiste du mouvement nord italien éponyme [15] offre en premier lieu quelques pistes intéressantes pour penser l’agencement de telles puissances d’agir en voie d’excentration métropolitaine. Déjà actif en Toscane (région agricole et industrielle périphérique au nord-italien, riche de son passé florentin notamment), le mouvement territorialiste partage le constat que « [l]’urbanisation post-urbaine et post-rurale de la planète est catastrophique par la mutation anthropologique qu’elle produit. Plus encore, elle est éco-catastrophique par ses effets sur le climat, sur la consommation de sol fertile et sur les écosystèmes. » [16]. Sur cette base, il y aurait selon ses dépositaires 1/ nécessité vitale de penser l’équilibre fondamental entre milieux et formes de vie, donc entre besoins primaires et maintien des ressources, et ce 2/ dans leur diversité biologique et sociale, donc selon leurs particularités paysagères et agricoles, 3/ en tenant compte de leurs héritages patrimoniaux et culturels.

Pour ce faire, le territorialisme italien défend l’idée de « valoriser des formes conviviales d’habiter, de produire et d’autogérer le patrimoine-territoire, capables de fabriquer de la richesse durable » [17]. L’équilibre entre milieux et formes de vie y est alors à assurer grâce à l’auto-construction des règles communes et l’autogestion des ressources endogènes (circuits-courts, bio-ressources locales, parcs agro-forestiers multifonctionnels) [18].   

Le réseau francophone des Territorialistes a, depuis plusieurs années déjà, proposé une réflexion sur le rôle des communs territoriaux dans la composition de biorégions (cf. premières journées à Lyon et école d’hiver à Grenoble), ainsi que la diversité des savoirs nécessaires à l’autogestion  d’un milieu socio-écologique (cf. école d’été à la Communauté de l’Arche de Saint-Antoine). Les communs territoriaux constitueraient, selon nous, le levier premier de mobilisation et un symbole de rupture (cf. Manifeste du réseau). Ils incarneraient une visée politique d’autonomie par la démocratisation de l’agir et des usages collectifs.

Ces communs fabriqueraient alors diversement lieux et territoires :

  • Tout d’abord, ils fonderaient la création de nouveaux espaces sociaux et structureraient leurs usages : certes pour les plus urbaphiles les « fablabs » et autres tiers-lieux, mais aussi des habitats et jardins partagés, et plus encore des fermes sociales et coopératives intégrales, des centrales villageoises et des communautés existentielles dites critiques, etc. ;
  • ensuite, les biens communs étant pour l’essentiel territorialisés (eau, forêt, biodiversité, terre, semences paysannes…), ils créeraient des communautés politiques autour de leurs usages et de leurs éventuelles modifications induites (ex : enclosure et ses effets paysagers) ;
  • enfin, que l’on les considère les communs comme palliatifs ou supplétifs, critiques ou alternatifs, ils se tiennent toujours dans les marges de l’action publique, donc – en contexte de métropolisation – dans des espaces qui échappent au gouvernement des villes et à son déterminisme fonctionnel des pratiques (espaces délaissés comme les friches urbaines,  espaces de la reconquête foncière avec la guerilla jardinière, espaces périphériques des communautés existentielles…).

Le 27 septembre 2019.


[1] Claire Brossaud, Sandra Fiori et Philippe Simay, 2019, « Les communs urbains : un nouveau droit de cité ? », in Métropolitiques, Disponible en ligne

[2] Pierre Rosanvallon, 2011, La société des égaux, Paris, Le Seuil, Coll. Les livres du nouveau monde, 432 p

[3] Site de l’assemblée des communs

[4] Le wiki des communs

[5] Site des communs d’abord, media web indépendant

[6] Site web de la radio indépendante Libre à toi.

[7] Le réseau francophone des biens communs

[8] La ruche qui dit oui

[9] Slavoj Zizek, 2014, « Un problème au Paradis », traduit de l’anglais par Isabelle Pivert, in Villes rebelles. De New York à Sao Paulo, comment la rue affronte le nouvel ordre capitaliste mondial, Editions du Sextant, pp. 143-154.

[10] Cf. Thèse en cours de Géographie et aménagement par Loriane Ferreira (Université Lyon 2, UMR Triangle, Ecole urbaine de Lyon) sur les cultures écologiques dans les espaces périurbains comme véhicules de subjectivation politique.

[11] Corine Pelluchon, 2018, Ethique de la considération, Paris, éditions Seuil, collection « L’ordre philosophique », 288 p.

[12] Guillaume Faburel, 2018, Les métropoles barbares. Démondialiser le monde, désurbaniser la terre, Lyon, Le passager clandestin, 368 p.

[13] Guillaume Faburel et Daphné Vialan (coord.), 2013, La durabilité et sa prospective sociale, écologique et politique au prisme des modes de vie. Enquête dans les éco-quartiers d’initiatives habitantes et/ou d’orientation sociale, Rapport du Bureau de recherches Aménités pour le Ministère de l’Égalité des Territoires et du Logement (DGALH/DHUP/AD4), février, 116 p. ; Guillaume Faburel et Mathilde Girault, 2015, « Vers de  nouveaux  communs par une « infrapolitique ». Le cas de certains éco-quartiers », Revue Socio-Anthropologie, n° 32, Habiter ou vivre autrement ?, pp. 103-121, Disponible en ligne

[14] « Imaginaires et visions habitantes », in Guillaume Faburel, Camille Roché et Vincent Prié, 2015, « Imaginaires et visions habitantes », in Coupes et découpes territoriales. Quelle réalité du bassin de vie ?, Les Cahiers de l’Institut d’Aménagement et d’Urbanisme – Ile-de-France, n° 172, pp. 124 – 126.

[15] Le site des territorialistes italiens

[16] Alberto Magnaghi, 2014 (original 2010), La biorégion urbaine, petit traité sur le territoire bien commun, Eterotopia France, coll. « rhizome », p. 13.

[17] ibid.

[18] Cf. Thèse en cours de Géographie et aménagement de Maële Giard (Université Lyon 2, UMR Triangle) sur la pensée territorialiste et ses traductions en différentes modalités d’auto-gouvernement territorial.