Mis en avant

Dossier : Biorégion. Pour une écologie politique vivante

Biorégion, Biorégion… voilà ce que serait le nouveau mantra. Depuis les mouvements de l’alternative radicale jusqu’à l’environnementalisme gestionnaire, depuis les mondes de la recherche jusqu’aux métiers de l’action territoriale. Le réseau des territorialistes propose de dessiner les contours d’une pensée biorégionale anarchiste et éco-féministe. Biorégion. Pour une écologie politique vivante.

Pourquoi un tel enthousiasme hexagonal lorsque quiconque regardant une carte institutionnelle se dit que notre « mille-feuilles » territorial a déjà belle épaisseur ? La raison principale est à trouver dans le caractère clairement anti-écologique et non-démocratique de cette organisation territoriale, qui plus est depuis son tournant néolibéral. Grosseur et démesure y sont de mise, entre intercommunalités XXL (min. 15 000 habitants) et labels métropolitains, entre Méga-Régions et capitales territoriales. Le tout sous couvert d’attractivité et agrémenté, bien sûr, de quelques périmètres visant la sanctuarisation de la nature sur le temps long – pour mieux lâcher les chevaux sur le reste – et, dans le temps court, de la logorrhée du ruissèlement métropolitain avec les prétendues interdépendances villes-campagnes et leurs concepts marketing du moment (« campagnes urbaines », « villes-forêt »…).

La biorégion profite certes d’un succès d’estime, mais ce, comme nous le verrons, souvent au prix d’une allégeance à un dogme urbano-mondialiste qui fait du développement infrastructurel et financier de l’entreprenariat urbain et de l’illimité colonial de la méga-machine sur les espaces et les espèces sa seule ligne de conduite, son seul imaginaire. Triomphant, il va sans dire. Surtout pour nos vies. Comme cela est vanté à longueur de journée par les institutions dans la connivence des savoirs installés (géographes, sociologues, politistes), et comme cela est soutenu sans discontinuer depuis maintenant plusieurs décennies par toutes les politiques gouvernementales : croissance et concurrence. On a peine à croire que ce régime à la fois économique et politique de grosseur a les vertus démocratiques de l’auto-détermination populaire et les vertus écologiques de la mesure et du soin du vivant. Nous assistons en fait à une dépossession accélérée de nos puissances et à une destruction inconséquente de nos habiter.

Dès lors, si les territoires du capitalisme d’Etat et de la mondialisation urbaine arrachent l’espèce humaine de la terre et de son ancrage dans la communauté biotique, les biorégions peuvent-elles représenter une alternative radicale ? Si la métropolisation applique l’uniforme  écocidaire aux formes de vie écologique, sociale et culturelle, la biorégion ouvre-t-elle une voie de sortie de l’ordre institutionnel, territorialement anti-écologique et anti-démocratique ? Ceci ne peut se faire sans un peu de clairvoyance, donc sans quelques vigilances. C’est l’objet de ce document du Réseau français des territorialistes.

Après avoir présenté, en guise de mise en bouche, la biorégion dans son sens historique, certainement encore le plus pertinent ce jour, nous proposons une analyse des applications biorégionales en France, ainsi que de dispositifs spatiaux d’ores et déjà existants pouvant s’en rapprocher (1.). Puis, nous opérons de même mais sur la base d’expériences étrangères se disant souvent plus engagées, non sans quelques faux-semblants (2.). Pour alors dessiner les contours d’une pensée biorégionale à la fois sécessionniste et autonomiste des Etats-Nations comme de la métropolisation, par le confédéralisme autogestionnaire et une écologie sociale réellement ancrée dans le vivant , que de multiples initiatives en France annoncent déjà (3), un anarchisme éco-féministe (4).

Dépasser l’urbain et son écologie politique : des fournaises urbaines aux biorégions post-urbaines

Soirée débat du réseau des Territorialistes

23 septembre 2021, 18h – 21h, Maison de l’écologie (Lyon).

Inscription en ligne : https://framaforms.org/inscription-a-la-soiree-debat-du-reseau-des-territorialistes-1630302228

Urbanisation généralisée et métropolisation, alternatives écologiques et France périphérique, néo-ruralités et biorégion… le réseau des Territorialistes s’intéresse aux dynamiques géographiques et aux imaginaires politiques qui les fondent. Il souhaite par cette entrée double donner à voir d’autres manières d’habiter la terre, les critiques que figurent ces formes-de-vie (ex : décroissance) et les savoirs sur lesquels ces formes s’appuient (de la rénovation écologique aux savoirs paysans, de la communication non-violente aux expériences autogestionnaires…).

Pour ce faire, ce réseau est composé de chercheur·euse·s, praticien·ne·s, étudiant·e·s et militant·e·s menant enquêtes de terrain et débats, autour des découpages et visées de la géographie institutionnelle, des héritages fonctionnalistes et des problèmes écologiques qu’ils posent aujourd’hui, mais aussi d’expériences biorégionales et leurs écologies politiques, des initiatives habitantes dans des lieux de vie périphériques, …

Cette soirée vise à présenter des terrains de recherche-action du réseau et surtout à échanger autour de ses activités sur les différents sujets développés depuis maintenant cinq ans.

Présentation du réseau des Territorialistes

Son histoire et ses activités, ses principes politiques et questionnements, par Guillaume Faburel et Mathilde Girault 

Présentation de recherches du réseau

Les fournaises urbaines : des pratiques vécues aux injustices sociales, de la désaffection métropolitaine à l’engagement micropolitique (avec l’ONG Notre Affaire à Tous) par Mathilde Girault et Fabian Lévêque 

Ecologies périurbaines : expériences ordinaires et refus de l’excroissance urbaine (avec l’association ASUR de Saint-Romain-au-Mont-d’Or) par Loriane Ferreira

Métropolisation des villes moyennes et petites villes : des modèles génériques urbains à des trajectoires alternatives par l’habiter écologique ? (avec le Collectif  Rochefort Vivant de la commune de Rochefort) par Fanny Ehl et Fabian Lévêque

L’habiter écologique des grandes périphéries : résister, prendre soin et instituer collectivement (avec le Collectif Vallée Longue dans les Cévennes) par Lucie Lerbet

Présentation d’une publication du réseau 

Biorégion : pour une écologie politique vivante (Carnet de la décroissance, septembre 2021, Ed. ADEROC) par Guillaume Faburel, Maële Giard et Raphaël Lhomme

Depuis les mouvements de l’alternative aux courants de l’environnementalisme gestionnaire, depuis les mondes de la recherche aux métiers de l’action territoriale, la biorégion est dorénavant sur toutes les lèvres, parée de toutes les vertus, sociales et politiques, surtout écologiques et économiques. Il s’agira de mettre en débat la nécessité de reconsidérer fondamentalement nos rapports aux villes et, particulièrement, à leur densité et artificialité, pour pouvoir poser les jalons d’une biorégion comme écologie politique.  

Dans les grandes villes. Oppression des conduites, mise en scène des corps, dépossession de l’agir

Pourquoi sommes-nous de plus en plus nombreux.euses à quitter les grandes villes ou y aspirer fortement ? Amandine Quin nous propose quelques réponses tirées d’un atelier de travail avec des communautés de vie périphériques : le contrôle urbain croissant des individus dans leurs activités économiques et dans leurs relations sociales, dans leurs aspirations de vie et leurs représentations de soi.

Septembre 2020. Sous la toiture de la maison commune de la communauté Eotopia, située à Cronat en Saône-et-Loire, une quinzaine de personnes (chercheurs, habitants de collectifs, militants des mondes ruraux) échangent. Dans le cadre du programme de recherche « Périphéries pirates : les nouveaux activismes de la critique socio-écologique », les participants réfléchissent à la question : « A quoi s’oppose-t-on quand on quitte les grandes villes ? ». Il ne s’agit pas ici de la petite ville de campagne ou encore de la ville moyenne, mais des métropoles – Paris, Lyon, Toulouse, Grenoble (comme bien d’autres) – dont tous les participants de l’atelier ont éprouvé les effets durant plusieurs années, et dont certains les éprouvent encore.

« Quelles sont les critiques sociale(s) et écologique(s) au fondement des lieux de vie collectifs ruraux ? », cette question initiait un atelier que j’ai conçu et animé dans le cadre de ce questionnement du programme. Elle interroge la capacité de résistance et de subversion des lieux collectifs ruraux. Pour y répondre, il m’a semblé important d’identifier dans un premier temps ce (ceux) à quoi pourraient s’opposer les lieux collectifs ruraux. Pour cela, les trajectoires résidentielles sont apparues une entrée d’analyse pertinente de ce que les membres de ces collectifs ne veulent plus vivre ou rejettent. Ce premier temps pose alors l’hypothèse que le départ des métropoles constitue un acte d’opposition à une réalité vécue. Pour y répondre, il a été demandé aux participants d’inscrire sur un post-it ce qu’ils ne « supportent plus/pas » en ville en partant d’exemples vécus et de situations quotidiennes.

Durant nos échanges, un fil rouge de l’oppression urbaine a émergé de nos échanges : le lien intime de la grande ville au contrôle pour assurer sa pérennité. Du contrôle des conduites dans l’espace public par l’Etat et les institutions néolibérales à l’auto-contrôle qui s’immisce jusque dans nos relations sociales et représentations de nous, en passant par le contrôle par les infrastructures urbaines et les activités de loisirs… Ce texte a cherché à comprendre ce qui véhicule et fonde ce contrôle par l’urbain : quels sont les registres de contrôle et quels domaines de la vie sont concernés ? Qui porte ce contrôle et le relaie ? Comment est-il vécu ?

La diversité des registres de contrôle par l’urbain

1. Un environnement urbain contrôlé et artificiel

La volonté de contrôle permanent dans les grandes villes s’est immiscée dans le vécu de plusieurs participant.e.s par le sentiment de surveillance. Iels ont expliqué se sentir « surveillés », notamment par la vidéosurveillance.  Cela les « oppresse ». Certains pointent pourtant que le sentiment de surveillance existe aussi à la campagne :  « Quand on a marqué « surveillance », cela a fait tilt dans ma tête : on peut être vachement plus surveillé à la campagne qu’en ville et un des gros avantages de la ville c’est l’anonymat. ». Dans les petits villages, tout le monde se connaît, sait ce que tu fais et ça discute. « Oui mais c’est pas pareil » semble-t-on entendre en filigrane de la discussion : « (…) à la ville et la campagne, peut-être que ce ne sont pas les mêmes institutions ou personnes qui nous surveillent. Peut-être qu’à la campagne on est surveillé ou sous l’attention des voisins avec lesquels on peut peut-être négocier, alors que dans la métropole on est surveillé par des gens ou des machines avec lesquels tu ne peux pas négocier. ». Ainsi, la surveillance urbaine serait plus difficile à vivre car elle témoignerait d’une volonté de mainmise sur nos existences.

Les villes seraient pour partie conçues pour assurer ce dessein de contrôle. Ainsi, les participants ont critiqué des formes urbaines et paysagères très géométriques qui traduisent une volonté de contrôle sur l’environnement : « Je ne supporte pas la végétation taillée en carré et plus largement la végétation contrainte. ». Ce contrôle conduirait à exclure toute forme de spontanéité et à créer un environnement artificiel, c’est-à-dire ayant rendu difficile la régénération spontanée du vivant.

Les matériaux mêmes qui ont construits la ville moderne semblent répondre de cette logique de contrôle. En effet, le béton coulé suit le moule, prend la forme désirée, qu’importe la géographie du lieu : « Je ne supporte plus le béton et son artificialité dans le paysage de la ville ».

En modelant l’espace urbain, les comportements sont orientés, suggérés, incités parfois. L’environnement dessine les contours de nos cadres d’existence. Ainsi, nos expériences de la ville résultent d’une superposition de cadres prédéfinis, qui finissent par éliminer les élans spontanés et faire surgir une sensation de contrôle : « Je ne supporte plus la contrainte des horaires. 39h/semaine. 9 h – 18h. 1h pour manger un sandwich sur les grands boulevards, sauce particules fines. ».

La publicité est identifiée comme un levier important de ce contrôle par son omniprésence et surtout la manière directe dont elle diffuse son message : « Je ne supporte pas la publicité à chaque arrêt de bus. ». La publicité s’adresse directement aux individus et ne vise pas seulement à modeler les pratiques mais à définir des manières d’être.

2. Des rapports sociaux normés, favorisés par la promiscuité

Cet environnement contrôlé vient aussi encadrer les rapports sociaux. En effet, les formes urbaines contraignent à une cohabitation forcée avec un grand nombre de personnes inconnues : « La proximité avec des gens très différents sans prendre le temps de la rencontre ». Dans cette situation, il devient difficile de reconnaître la singularité des individus et les tentatives de différenciation par des interactions semblent échouer : « on donne son énergie sans cesse, qui est absorbé par d’autres personnes, au profit d’autres idées que l’on ne partage pas toujours ». Il apparaît alors une « foule ». De cette foule qui nous entoure survient un sentiment de promiscuité : « Je ne supporte plus la promiscuité dans tous les moments de la journée. » ; « Je ne supporte plus les transports bondés ».

En plus d’être difficilement vécue, cette promiscuité favoriserait le contrôle social des comportements par les individus mêmes – comparés par certains à des « geôliers ordinaires » :  « avec le covid, les meilleurs agents de la moralité sont les agents eux-mêmes ». Le sentiment de surveillance apparaît ici projeté dans le regard d’autrui. Il y a la crainte que tout écart de conduite ne donne lieu à un jugement moral : « Je ne supportais plus d’être dans une prison ou un asile psy ».

Ainsi, les pratiques sociales seraient relativement normées, c’est-à-dire standardisées et soumises à des codes différents selon les publics (famille, amis, voisins, collègues…) : « Je ne supportais plus les discussions vides avec mes collègues ». Chacun se verrait assigné à des rôles selon les situations ; à cet égard, certains ont dressé un parallèle avec le « masque » de théâtre : « Je ne supporte plus les rapports « artificiels » ou déconnectés de la réalité ». Ainsi, les rapports sociaux semblent majoritairement composés d’interactions artificielles, ce qui rend difficile de rentrer dans la sphère intime et de dépasser les frontières que l’on s’impose : « Je ne supportais plus d’avoir des amis avec qui je ne faisais que boire des verres ». Dans la construction de ces normes sociales, l’économie marchande jouerait un rôle essentiel en délimitant les lieux et rythmes de nos interactions sociales (ex : happy hour entre collègues, restaurant entre amis, salons à thème en famille) : « Je ne supporte pas les rapports marchands ».

Malgré un grand nombre de fréquentations et de personnes rencontrées, la nature artificielle et normée des rapports sociaux nourrit un sentiment de manque : « Je ne supporte plus de ne pas connaître mes voisines de paliers ». Les grandes villes rendraient difficile la création de liens intimes : « Je ne veux plus de l’individualisme collectif – besoin de vrais liens ».  

3. Un manque de temps et d’attention : le contrôle permanent

Les grandes villes nous laissent-elles seulement le temps de tisser des liens plus intimes ? L’effervescence des grandes villes par la multitude d’activités, de mouvements, et d’événements ne semble pas offrir les conditions pour cela. En effet, les rythmes de vie métropolitains ne laissent pas beaucoup de temps pour les relations sociales : « Je ne supporte plus le rythme de vie qui va beaucoup trop vite ».  Il y aurait comme une forme d’injonction à la vitesse et à la valorisation de son temps ; en filigrane, il faudrait toujours en faire plus, ne jamais être inactif : « Je ne supporte pas le fait de me sentir pressée ». 

Cette agitation permanente se traduirait par une forte stimulation sensorielle qui gêne le repos et conduit le corps à un état de tension permanente : « Je ne supporte plus le bruit constant. » ; « Je ne supporte plus le bruit des voitures, vrombissement furieux, vitesse, fumée, pollution sonore, visuelle, sensorielle ». Ces stimulations altéreraient nos capacités de concentration et nos capacités à trier les informations : « Je ne supportais plus le stress, l’effervescence, TROP de stimuli, d’infos »

Il en résulterait une dégradation de la qualité du temps que nous accordons à nos proches. Nous aurions finalement le temps, mais le sentiment d’être pressé et les stimulations extérieures rendraient plus difficile de porter attention à autrui.

Ainsi, la vie dans les grandes villes semble être une pièce de théâtre permanente : les environnements urbains sont pensés comme des décors que nous ne pouvons transformer ; les individus se voient assignés des rôles et les interactions semblent déjà écrites ; le temps semble rythmé par une succession d’événements sans entracte.

Or, grande absente de cette pièce de théâtre : la nature dans sa dimension spontanée et imprévisible qui nous oblige parfois à l’adaptation et nous rappelle que l’on ne maîtrise pas tout (« Je ne supporte pas de ne pas voir de nature à l’horizon. » ; « Je ne supporte plus de ne pas voir la lune »).

La spontanéité de la nature est associée à notre vitalité en tant qu’individu : « Je ne supportais plus le manque de végétation, d’air pur ». Plus généralement, on projette dans cette nature sous contrôle notre condition de vie et liberté de réalisation. Dans un environnement aussi contrôlé, comment peut-on développer sa puissance d’agir et même simplement s’imaginer capable d’agir ?

Stratégies de sortie du contrôle

1. De l’intériorisation des normes à l’auto-contrôle

Cette mise en scène urbaine influence la manière dont les individus se pensent comme acteurs de leurs conditions de vie. En effet, les individus se sentent obligés de se tenir aux rôles qui leur sont attribués malgré eux. Ces rôles reflètent aussi bien des identités sociales que des représentations liées aux dynamiques socio-économiques : « Je ne supporte pas d’être ramenée à mon genre » ; «  Je ne supporte plus d’être une bobo ». Cela nourrit le sentiment d’être dépossédé de sa véritable personnalité et de sa capacité à choisir librement ses activités et pratiques : « le sentiment de ne pas pouvoir être soi-même : tu ne peux plus être toi-même car tu ne peux plus réagir ».

Ces rôles se traduisent par un certain nombre de comportements normés qui limitent les possibilités : « je ne supportais plus les injonctions au conformisme » ; « Je ne supporte plus la tyrannie consumériste ». Le respect de ces normes est tellement intégré que les individus exercent un contrôle sur leurs propres corps, ils ne s’autorisent pas à déroger à certaines normes en dehors des sphères intimes : « Je ne supporte pas de ne pas pouvoir me permettre de marcher pieds nus ».

Le regard des autres et l’omniprésence de normes amènent à une mise en scène de soi afin d’être certain de ne pas déroger aux rôles qui nous sont assignés selon les situations : « Je ne supporte plus le narcissisme des urbains (exposition de soi.) ». Cette mise en scène s’opère en miroir d’autres individus, notamment les habitants des espaces ruraux : « Il y a des rapports de domination ville / campagne à prendre en compte. Cela ne fait pas très longtemps que j’habite en zone peu dense et je vis avec quelqu’un qui a quitté la ville il y a très longtemps ; j’aime beaucoup ses réflexions sur les comportements hautains des citadins vis-à-vis de la campagne. ».

2. Le divertissement comme instrument de déni

D’une manière générale, les participants ont dressé une critique forte du divertissement dans les grandes villes. Grâce à leur effet cathartique, les divertissements sont pensés comme des instruments de l’auto-contrôle : ils permettraient de relâcher la pression, se défouler et oublier les cadres contraignants de leurs environnements urbains. Ainsi, le divertissement serait tel un bandeau sur les yeux temporairement : « Je ne supportais plus le déni, le divertissement, l’ivresse ». 

Or, les institutions ne sont pas étrangères à ces divertissements, notamment sous les traits de l’événementiel qui rythme la vie sociale et festive des grandes villes. Bien que se présentant comme un lieu de défoulement et d’oubli de soi, l’événementiel apparaît également comme le summum d’une vie stéréotypée et mise en scène (il faut être beau, joyeux et festif). Les enjeux primordiaux de l’existence se trouvent mis à distance. Après la fête pointe le « manque de sens » et le besoin de « se reconnecter à une vie plus simple ».

3. Le sentiment de dépendance et d’inaction

Sans cesse mis sous la pression des normes corporelles, de l’accélération et des interactions codifiées, il émerge chez les participants un sentiment de décalage entre leurs aspirations et leurs environnements. Une partie de leurs actions ne sont plus issues de leurs propres initiatives mais ils mettent en place des stratégies de micro-opposition ou de protection : « on résiste très fort quand on habite en métropole ».

Dès lors, quitter les métropoles apparaît comme un moyen de se libérer de ces tensions et frustrations nées de ces stratégies. Le temps et l’énergie retrouvées permettent d’envisager des actions de résistance par la création d’alternatives : « Maintenant que je suis libérée de certaines pressions, je vais pouvoir mettre en place des stratégies encore plus pérennes pour transformer cela et ne plus être seulement en résistance aux pressions. »  

D’une manière générale, le départ des métropoles offrirait des opportunités pour être dans une posture de création et renouer avec des expériences sensorielles : « Je quitterais la métropole pour trouver de l’espace pour faire (…) [comme] bricoler, construire, jardiner » ; « Je ne supportais plus l’inaction ». 

Cette posture active vient rompre avec le sentiment de dépendance à un système socio-économique pour l’accès à des ressources alimentaires (« Je ne supporte pas de faire des courses alimentaires dans la grande distribution. ») et autres : « Je ne supporte plus de dépendre de tout, de ne pas avoir d’autonomie » ; « Je ne supportais plus de devoir tout acheter. ».

Les conditions urbaines d’existence rendraient encore plus difficile de s’échapper de cette dépendance, à tel point que certains décrivent ce qui apparaît comme un destin métropolitain : « Quand je nais dans la ville, je suis dépossédée instantanément de l’accès à la terre et aux moyens de me nourrir. (…) Je suis obligée pour parvenir à ma subsistance de louer ma force de travail. On ne peut donc pas penser la ville sans le salariat et le capitalisme. ».

Ce sentiment de dépendance a des effets sur l’estime de soi et sur les représentations de ses propres capacités d’action : « Je ne supportais plus de me sentir être un esclave qui mendie pour vivre ».

Les grandes villes apparaissent donc comme une pièce de théâtre dont les décors semblent difficilement modifiables (1.1) et dans laquelle les individus jouent des rôles (1.2) qui les suivent en permanence, ce qui freine leurs capacités à porter attention aux autres (1.3). Cette situation altère les capacités d’action car les individus se sentent contrôlés et inhibent leurs désirs (2.1) ; en contrepartie, les divertissements urbains offrent un espace de défoulement et d’oubli de courte durée (2.2)  duquel on émerge avec un sentiment de frustration, de manque de sens et de dépendance encore plus fort (2.3).

Conclusion

En conclusion, nous aimerions répondre aux quelques questions soulevées en introduction autour de la volonté de contrôle qui fonde les grandes villes et assure leur pérennité. 

De quelle nature est cette surveillance et quels domaines de la vie sont concernés ?

Au-delà de la surveillance, c’est en définitive un contrôle des comportements et des manières d’être dans les espaces publics et ouverts (parcs, cafés, rues…) qui se joue. Ce contrôle peut revêtir tout un éventail de formes dont les extrêmes sont : un contrôle direct, visible et injonctif (ex : vidéosurveillance), mais surtout un contrôle discret et insidieux (ex : normes sociales). Il concerne l’ensemble des domaines de la vie quotidienne en dehors de l’intimité, ce qui rend cette situation étouffante. Notre perception du temps est aussi colonisée par cette ambition de contrôle en subdivisant les moments de la vie en une succession de tâches et activités.

Qui porterait ce contrôle et qui le relayerait ?

Ce contrôle est porté par des institutions publiques et socio-économiques, via des aménagements urbains, des programmations événementielles, des choix d’investissement… Le contrôle ne s’accompagne pas d’une punition immédiate, pourtant il est respecté : c’est une incitation permanente à la conformité et peut-être une peur du rejet qui conduisent à suivre ces règles tacites de la vie urbaine. Ce contrôle est relayé par tout un chacun sous la forme de comportements normés, à tel point qu’il en est intériorisé. Vivre dans une grande ville conduit à exercer un auto-contrôle sur ses pratiques et manières d’être : on se limite pour répondre à une norme. Nous sommes perpétuellement acteur et au même instant spectateur, soumis au regard des autres et porteur de la conformité.

Comment ce contrôle est-il vécu ?

Le contrôle social est vécu comme une contrainte. Les individus ne se sentent plus capables de s’épanouir. C’est une entrave dans la perception de leur puissance d’agir : l’environnement très contrôlé donne le sentiment d’impuissance, le sentiment de n’avoir aucune prise d’action pour transformer ses conditions de vie.

Ce sentiment d’impuissance s’accompagne d’un sentiment de fragilité et de manque de sens : si l’on ne peut pas interagir avec son environnement, il devient alors difficile de se sentir lié au vivant. Les participants à l’atelier ont, en réaction, exprimé leurs aspirations à une vie « plus simple » et « connectée à la nature ».

Mais cette aspiration semble difficile à réaliser dans les grandes villes. Heureusement (!), elles offrent les conditions de l’oubli par l’« ivresse » de divertissements fréquents et clefs en main. De plus, la multitude de divertissements en simultanée nous donne l’illusion d’une liberté de choix.

Cette ambition du contrôle et ses effets sur nos rapports sociaux ont une incidence sur le long terme sur la manière dont les individus se lient à autrui. Ainsi, même en quittant les grandes villes, une forme de méfiance peut perdurer qui conduit à projeter sur autrui un regard moralisateur sans envisager que cela puisse relever d’une sociabilité rurale qui repose sur l’attention à l’autre et une forme de proximité : « Quand on vient à la campagne, c’est aussi par recherche de liens sociaux. C’est une forme de surveillance que l’attention à l’autre. ». Il y aurait sans doute une vigilance à avoir pour ne pas reproduire des visions urbaines du monde lorsque l’on décide de quitter les grandes villes.

Amandine Quin, membre du réseau des Territorialistes, habitante d’un habitat partagé en construction

Les Gilets Jaunes ont une écologie. Elle est populaire… et périphérique

Le mouvement des Gilets Jaunes a pu être décrit comme un ensemble hétéroclite, manifestant de manière désordonnée des souffrances[1], signant une « errance des désespoirs »[2]. Il réunit en fait en majorité des classes populaires, des populations précaires, à ce jour largement invisibilisées[3].

Le mouvement a pu également être hâtivement présenté comme réfractaire à toute écologie, jalousant le mode de vie consumériste des classes dites supérieures. Là non plus, il n’en est rien. Mais, en quoi ce mouvement signe-t-il une écologie populaire propre aux périphéries ? Une réponse par enquête auprès de membres du mouvement.

Un jugement moral de la consommation

C’est un fait largement relayé, ce mouvement a d’abord été celui pour la justice, sociale et écologique. Si leur mobilisation est née en réaction à l’annonce d’une « éco-taxe » alors que par exemple le kérosène des avions n’est toujours pas taxé et que son usage est très majoritairement le fait des styles de vie hyper-urbains, on a vu fleurir sur les ronds-points et dans les assemblées populaires des revendications fortes en la matière. « Fin du CICE et utiliser cet argent pour le lancement d’une Industrie Française de la voiture à hydrogène (voiture véritablement écologique contrairement à la voiture électrique) ».« Mettre en place un grand plan d’isolation des logements (faire de l’écologie en faisant faire des économies aux ménages) »[4].

Nous sommes ici au contact de ce que l’on peut rattacher à l’économie morale[5]. Le mobile économique des classes populaires n’est pas essentiellement mû par des intérêts matériels mais par des revendications morales sur le fonctionnement de l’économie et sur l’ordre social qui en découle. Ce serait ce dont les Gilets Jaunes font preuve lorsqu’ils parlent d’impératifs moraux sur la condition des plus fragiles comme les sans-domiciles fixes ou les personnes en situation de handicap. Ces populations doivent être protégées, les travailleurs doivent être correctement rémunérés, la solidarité et les services publics doivent fonctionner et les fraudeurs fiscaux punis. Or, si ces revendications s’inscrivent dans une critique sociale, avec la condamnation de toutes les dominations, cela passe également par la critique de l’environnementalisme gestionnnaire des institutions, et ce au profit d’une écologie populaire.

Des conditions de vie porteuses de valeurs écologiques

Lors d’un entretien mené sur le rond-point de Givors, Laura, Gilet Jaune de la première heure, fille de mineurs italiens émigrés en Belgique, a fait le lien entre son passé précaire où l’argent venait souvent à manquer dans sa famille et sa volonté de ne surtout pas gaspiller. « En fait j’ai toujours vécu en dessous de mes moyens. Peut-être c’est de mon vécu, quand j’étais petite, on était pauvre. Donc la peur de manquer, j’ai toujours été économe, j’ai toujours fait des économies, et j’ai toujours vécu en dessous de mes moyens, je voulais pas vivre juste parce que je me disais « au cas où si un jour j’en ai pas ». C’est dans mon état d’esprit et encore aujourd’hui, quand tu n’as pas été habitué, pareil les belles voitures, alors on aime d’avoir une voiture mais je veux dire il nous faut une voiture économe, confortable, c’est ça qui prime, pas une belle voiture, qui en jette, ça m’intéresse pas. Pareil les voyages au bout du monde, ça m’intéresse pas. ».

On perçoit, ici comme ailleurs, à quel point dans les modes de vie populaires les fortes contraintes et difficultés financières qui amènent les familles à peu consommer peuvent devenir des gestes conscientisés qui revendiquent des valeurs de modération et de responsabilité. Dans les récits de vie peut par exemple se lire l’importance donnée à la simplicité et à la modestie, et donc à la décence et la dignité, déclinées dans toutes les dimensions de la vie quotidienne. Or, si le besoin de reconnaissance sociale et de dignité politique n’est pas sans écho à d’autres moments populaires de l’histoire[6], les revendications exprimées se rapprochent ici de l’« écologisme des pauvres »[7], qui lie des besoins en opposition à un « écologisme de l’abondance ». Et, pour donner vie à cette écologie, les espaces-temps des petits bourgs et villes moyennes « en déshérence », des espaces périurbains relégués… jouent un rôle premier. 

Les espaces-temps d’une production relocalisée

Le mouvement des Gilets Jaunes montre tout d’abord qu’il est possible « d’inventer sa propre conception de l’espace »[8]. Il s’agit de rendre visible d’autres lieux, de montrer d’autres fonctionnements que ceux quasi exclusivement guidés par l’économie des flux et les interdépendances marchandes propres aux grands espaces métropolisés[9]. Dans cette conception, nombre de revendications manifestent une volonté de relocalisation des services de proximité à l’échelle des lieux de vie : « Favoriser les petits commerces, cesser la construction des zones commerciales ». « Protéger les industries en interdisant les délocalisations ».« Fin immédiate de la fermeture des petites lignes, des bureaux de poste, des écoles et des maternités », « Favoriser le transport de marchandises par la voie ferrée »[10]. Pourquoi faire des milliers de kilomètres en voiture ou en avion pour produire, travailler ou consommer alors que ceci pourrait être fait à proximité ?

En outre, les espaces périphériques seraient ceux où il serait possible de s’affranchir des rythmes promus par vitesse et accélération, là aussi propres aux phares urbains. Il est vrai que les classes populaires sont bien plus enclines à prendre le temps voire à « en perdre » dans des activités familiales ou plus largement collectives. Bricolage, jardinage… s’opposent au temps de la civilisation des loisirs des classes plus aisées dont on connaît le bilan carbone[11]. Or si ce temps se perçoit d’abord dans l’occupation des ronds-points où l’on cherche à interrompre la circulation sur un lieu où personne n’est censé s’arrêter, l’attente et la lenteur de l’occupation permettent de prendre le temps de la rencontre avec l’autre mais plus encore ouvrent à une temporalité bien plus locale. Le fait d’y revendiquer la proximité et la saisonnalité des produits que chacun.e apporte et consomme est un exemple saillant de ce temps rallongé. Le rond-point d’Étampes, en Essonne, a notamment organisé des ateliers de formation à la permaculture.

C’est ainsi que, étalonnée sur les temps de la nature, la volonté de consommer mieux et local a pu s’inscrire dans une valorisation d’anciens modes de vie encore bien présents dans certains territoires périphériques. Le retour à des pratiques culturales plus anciennes apparaît comme une façon de préserver la nature. Des Gilets Jaunes valorisent les « graines d’avant » qui sont perçues comme de meilleure qualité, plus résistances et moins traitées que les graines produites sous serres. Plus largement, cultiver s’affirme pour les Gilets Jaunes comme un moment de loisir mais aussi comme un acte d’engagement. Comme l’indiquait Géraldine, Gilet Jaune de 61 ans de Givors, ancienne ouvrière qui cultive son potager, il ne s’agit pas forcément d’acheter des produits labellisés « biologiques » qui apparaissent comme trop chers mais plutôt de favoriser les petits producteurs, pour consommer moins mais mieux et local. « Donc moi j’aimerais qu’on puisse privilégier plus les paysans d’à côté de chez nous […] Parce qu’avec 28 euros si je vais à la Sicoli, ou à Uniferme, j’ai rien. ».

Le rejet de l’urbain métropolisé et la revalorisation des périphéries

Par ces autres espaces-temps, les Gilets Jaunes parviennent alors à substituer la rencontre à la rentabilité, le partage à la concurrence, les savoir-faire à la productivité. Et, pour faire droit à cette écologie populaire, beaucoup de Gilets Jaunes rejettent l’urbain métropolisé. Pour ceux de Givors par exemple, la ville de Lyon apparaît comme un lieu saturé de nuisances et pollutions, d’artificialité et d’insécurité. Plus encore, ils perçoivent Lyon comme un espace radicalement opposé à leur lieu de vie, avec pour caractéristique première l’absence de nature. Les espaces de la transition écologique voulue sont de prime abord des espaces moins denses, là où la nature retrouve sa place et où les sociabilités y sont par ce biais renforcées. Et, cette revalorisation écologique des espaces périphériques se décline de bien d’autres manières, par exemple par le « prendre soin » du rond-point. On évoque à ce titre l’importance de la propreté sur celui de Crolles (proche de Grenoble) avec l’organisation du tri des déchets ou encore le fleurissement des abords[12]. Tous ces agencements ne sont pas nécessaires à l’organisation mais contribuent à l’habiter des espaces de vie.

C’est ainsi que l’occupation des ronds-points devient autrement symbole, celui qui porte « un défi à l’inhabitabilité » prétendue des espaces périphériques. Ils sont à la fois un lieu convivial de rencontres, un espace public où il est possible de débattre, de confronter ses propres idées, mais aussi un lieu de politisation par la co-appartenance à des espaces-temps singuliers, ceux d’un habiter périphérique. Nous avons affaire à une subjectivation politique[13] face à la dépossession généralisée, à la désaffiliation forcée, et à l’invisibilité produite. Par une écologie ordinaire et relationnelle, populaire et sociale… ce mouvement cherche à retrouver de nouvelles manières de se lier et de retrouver l’art de « faire ensemble »[14].

Ewa Chuecos

Crédit photos : Le Progrès. https://www.leprogres.fr/techniques/2020/01/29/potager-sur-un-rond-point-a-hauteville-le-verdict-est-tombe


[1]François Dubet, Le temps des passions tristes : inégalités et populisme, Le Seuil, 2019.

[2]Martin Vanier, 2018, « Après la colère », Urbanisme, 411, décembre.

[3]La forte proportion de précaires sur les ronds-points a été mise en évidence par l’ensemble des enquêtes réalisées sur les gilets jaunes. Cf. Collectif Centre Emile Durkheim, « Gilets jaunes » : une enquête pionnière sur la « révolte des revenus modestes », Le Monde, 11 décembre 2018 ; Collectif Sciences Po Grenoble, “Qui sont vraiment les « gilets jaunes » ? Les résultats d’une étude sociologique”, Le Monde, 26 janvier 2019. Pour une analyse de la littérature sociologique sur les gilets jaunes, voir Quantité Critique, « Gilets jaunes : à qui profite le mouvement ? », Mediapart, 19 avr. 2019.

[4]Joseph Confavreux (dir.), Le fond de l’air est jaune. Comprendre une révolte inédite, Paris, Le Seuil, 2019.

[5]Samuel Hayat, « Les Gilets Jaunes, l’économie morale et le pouvoir », Mediapart, 07 février 2019.

[6]Voir les travaux de Eric Hazan, La dynamique de la révolte. Sur des insurrections passées et d’autres à venir, Paris, La fabrique Editions, 2015, et de Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours, Marseille, Agone, 2018.

[7]Joan Martinez-Alier, L’écologisme des pauvres. Une étude des conflits environnementaux dans le monde, Paris, Editions Les petits matins, Collection Essai, 2014 (2nd édition, 2002).

[8]Paul Ariès, Ecologie et cultures populaires. Les modes de vie populaires au secours de la planète, Utopia, 2015 : « la transition écologique devra inventer sa propre conception de l’espace tout comme le capitalisme et le productivisme imposent, aujourd’hui, des espaces qui leurs sont bénéfiques. »

[9]Guillaume Faburel, Les métropoles barbares. Démondialiser la ville, désurbaniser la terre, Ed. Le passager clandestin, 2018 (rééd. 2019)

[10]Joseph Confavreux, op. cit.

[11]Paul Ariès, op. cit.

[12]Bernard Floris et Luc Gwiazdzinski (coord.), Sur la vague jaune. L’utopie d’un rond-point, Elya, 2019.

[13]Federico Tarragoni, « La prise de parole comme processus de subjectivation politique. Une approche sociologique », Tumultes, 2014/2 (n°43), pp. 175-190 ; « Du rapport de la subjectivation politique au monde social. », Raisons politiques, 22 juin 2016, N° 62, no 2, pp. 115-130

[14]Jérôme Baschet, Une juste colère. Interrompre la destruction du monde, éditions Divergences, 2019.

L’habiter écologique des grandes périphéries

On remarque ces dernières années une accélération de la dynamique d’exode urbain en France. Constatant leur incapacité à avoir prise sur leurs vies en ville – notamment au vu des enjeux écologiques qui sont les nôtres – nombreux·ses sont celles et ceux qui souhaitent débrancher, voire faire sécession.

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Réunion annuelle du réseau des Territorialistes

Le soir du vendredi 28 août s’est tenue une nouvelle réunion des Territorialistes. Elle a accueilli vingt personnes et s’est déroulée, conformément à la philosophie du réseau, au sein d’une communauté, en l’occurrence celle de l’Arche à Saint-Antoine-l’Abbaye (Isère). Cette réunion a été l’occasion de rappeler le cadre intellectuel de la pensée territorialiste, ses racines mais plus encore l’horizon critique et les principes politiques que le réseau français lui confère, en présence d’habitant.e.s de la communauté, de membres de collectifs tendant à l’autonomie, mais aussi chercheur.e.s et étudiant.e.s.

Chantiers et réflexions engagés

Des chantiers engagés par le réseau ont été présentés, dans l’optique de voir comment s’incarnent nos réflexions dans des milieux écologiques de vie : une enquête habitante déjà menée et en fin d’analyse sur les imaginaires écologiques dans la Vallée Longue (Cévennes), une enquête en cours d’élaboration auprès d’habitant.e.s de communes périurbaines de Lyon concernées par des projets de densification en zone humide (Saint-Romain-au-Mont-d’Or et communes alentours). Des publications prochaines vont présenter leurs avancées sur le site des Territorialistes (synthèse des résultats pour le premier, méthode de recherche pour le second). Enfin, a été annoncée le lancement d’une réflexion approfondie sur les conditions de construction des biorégions particulièrement en termes d’organisation politique, de relations sociales, de représentations de l’environnement… Elle donnera lieu à l’élaboration, d’ici la fin de l’année, d’un fascicule d’une vingtaine de pages.

Propositions et pistes de scènes d’engagement

Cette réunion a donné lieu à deux propositions de scènes à investir pour faire connaitre et mettre en débat la pensée du réseau des Territorialistes : proposition d’une implication dans le cadre du prochain séminaire du réseau Espace rural qui portera sur les sols, ainsi que se rapprocher voire participer à des luttes grenobloises.

Adhésions

La réunion s’est achevée par un appel à participation et adhésion. Raphaël Lhomme qui travaille la philosophie et s’engagera, aux côtés de Mathilde Girault, au rayonnement du réseau des territorialistes. En parallèle, Amandine Quin, qui n’a pas malheureusement pas pu assister à la réunion, a adhéré au réseau et organisera un séminaire au printemps 2021 sur les effets de la métropolisation sur la dépossession politique et la nécessité du décentrement géographique pour le réempuissantement de chacun-e.

Photo personnelle

La biorégion et sa radicalité d’écologie politique

La crise sanitaire a, encore une fois, révélé le caractère écocidaire de notre civilisation urbaine par l’insoutenabilité des villes métropolisées et de leurs modes de vie contre nature. Les architectes et urbanistes, accompagnés en cela de la quasi-totalité des chercheur·e·s en géographie, en sociologie ou encore en science politique, tentent de trouver une nouvelle voie. De l’urbanisme transitoire à l’urbanisme tactique, de la ville verte à la ville-forêt, de la care à la safe-city, cette quête s’est même traduite par la fameuse « vague verte » aux élections municipales dans les grandes métropoles.

C’est par ce questionnement sur la soutenabilité des grandes villes que la notion de biorégion apparait ce jour dans de plus en plus de discours, d’abord depuis les mondes de la recherche et de la pratique, et dorénavant même dans le champ politique. La biorégion serait même par cette prolifération en passe de devenir le nouveau couteau suisse de la pensée territoriale, lorsqu’il ne s’agirait pas pour certain.e.s d’un paradigme naissant de l’aménagement par le renouvellement des rapports humains et ce faisant urbains au vivant.

Mais, l’utilisation qui en est faite détourne et ce faisant affaiblit largement sa portée radicale pourtant initiale. Si la biorégion pose les jalons devenus impérieux de l’autonomie de subsistance – alimentaire, résidentielle ou encore énergétique – la portée politique de cette autonomie est souvent mise de côté au profit d’une compatibilité avec l’ordre institutionnel de nos sociétés. Quels sont en fait les fondements et les contours de la portée radicale de la biorégion ? Et pourquoi ceux-ci ne sont quasiment jamais posés dans les débats pourtant de plus en plus nombreux concernant nos propres écologies politiques ?

1. La perspective biorégionale et son écologie radicale

Si le terme biorégion est plus ancien, sa définition radicalement écologique est le fait premier de Peter Berg et de Raymond Dasmann dans l’article « Reinhabiting California », publié en 1977 dans la revue The Ecologist. Inspirée de l’écologie profonde, la biorégion serait une « région gouvernée par la nature » (Sale, 1985) se fondant pour ce faire sur un principe de réciprocité et d’harmonie entre l’espèce humaine et la nature. Elle correspondrait ainsi à un espace dont les limites ne sont pas définies par des frontières administratives, mais par les lieux des communautés biotiques, ainsi que par la fragilité de leurs écosystèmes de vie. Elle interroge ainsi rapidement la géographie de l’action, particulièrement à l’ère/aire du changement d’échelle de la massification urbaine, entériné par l’extension des périmètres d’action métropolitaine et le redécoupage en grande régions économiques pour le développement.

En fait, contrairement à l’extension sans cesse vantée des territoires institutionnels, cette géographie biorégionale part non seulement des fonctionnements socio-écologiques mais également des règles de coexistence ayant pu, historiquement, en dépendre. Elle compose ainsi certes une forme spatiale et des esthétiques paysagères singulières (celles des espaces de la terre, de ses milieux, de ses cultures), mais plus encore se compose d’expériences pratiques de vies communes à l’échelle d’écosystèmes, depuis des micro-lieux de vie jusqu’à ce que l’on pourrait approcher en France par les « pays géographiques », et, dans le prolongement, nourrie un imaginaire créatif (celui de l’autonomie), avec également des formes politiques largement renouvelées (notamment celles dérivées de l’autogestion).

C’est en Amérique du Nord que, par les mêmes auteurs, la première réalisation concrète d’une expérience biorégionaliste est fondée, celle de Cascadia. Le nom de cette expérience est celle d’une région s’étendant de l’Alaska à San Francisco et englobant des États de l’Ouest du Canada et des États-Unis, délimitée par un réseau hydrographique et ses bassins-versants, ainsi que par une unité socioculturelle, celle de la culture amérindienne (Celnik, 2017). En fait définie dès 1970 par le sociologue David McCloskey sur la base de préceptes de l’écologie profonde et de la coexistence du vivant, Cascadia accueille 15 millions d’habitant.e.s.

Les actions qui s’y déploient promeuvent une société résiliente par la décroissance. Elles sont structurées par des représentations et imaginaires partagés, et notamment la quasi-absence de produits manufacturés du fait du développement des savoir-faire locaux. L’autonomie alimentaire, énergétique, résidentielle… et les pratiques en découlant viennent nourrir une pensée territoriale strictement fondée sur des ressources endogènes. Surtout, Cascadia revendique l’autogestion, ce qui s’illustre notamment par sa volonté sécessionniste d’indépendance vis-à-vis de l’ordre politique des cadres fédéraux. Les habitant·e·s s’organisent à plusieurs échelles pour fonder leurs propres règles, par exemple l’égalité femmes-hommes, et pour infléchir les décisions politiques : de nombreuses municipalités ont ainsi voté l’interdiction de construction d’infrastructures liées aux énergies fossiles en raison de l’opposition locale à des projets d’extraction ou de transport, comme celui d’oléoduc Keystone XL.

C’est à partir de ce cas emblématique de Cascadia que la biorégion va connaître une première diffusion, notamment dans les pays européens. Plusieurs expériences s’y revendiquent biorégionalistes depuis une vingtaine d’années, en s’éloignant toutefois de quelques-uns de ses principes pourtant essentiels dans la perspective écologique défendue outre atlantique.

2. Une diffusion européenne savante et gestionnaire

Le mouvement des territorialistes italiens est à l’origine du transfert. C’est Giuseppe Moretti qui, au contact du mouvement américain, initie cette pensée en Italie dès 1991. Mais, si cette transposition prête attention aux écosystèmes, elle accorde très vite une place bien plus importante aux patrimoines, développant ainsi une approche bien plus culturaliste (Rollot, 2018). Il est vrai que, dans les territoires de mise en œuvre, principalement en Italie du Nord, l’héritage industriel est très marqué, autant dans les paysages que dans les imaginaires et les formes d’organisations territoriales. Ainsi, de l’écologie radicale nous passons à la résilience environnementale, et de la sécession institutionnelle à la durabilité territoriale, dans le respect de l’organisation des sociétés locales.

Plusieurs expériences sont alors menées, à l’appui de savoirs majoritairement issus de l’architecture et de la géographie, ainsi que sur la base de cartes communautaires, donc d’une participation habitante étendue (Magnaghi, 2018). A Milan par exemple, un projet de parc agro-forestier s’ancre non pas sur un découpage administratif mais sur une cohérence paysagère et patrimoniale, avec pour objectif la qualité de vie de la société locale par les fonctions nourricières, récréatives et régénératives de l’écosystème, et un système économique local fondé sur des cultures artisanales. Cette perspective est aussi développée sur le fleuve Arno en Toscane. Très pollué, celui-ci constitue néanmoins un patrimoine auquel il conviendrait selon les territorialistes italiens de donner un statut de commun territorial en mobilisant une diversité d’acteur·rice·s et en incitant les autorités à intégrer la biorégion dans les documents d’aménagement.

En France, l’apparition de la biorégion est encore plus récente. Elle remonte peu ou prou à la traduction de l’ouvrage La biorégion urbaine d’Alberto Magnaghi en 2014. En fait, cette même année la pensée des territorialistes italiens est venue nourrir des travaux du département de la Gironde, notamment lors de réflexions sur l’élaboration d’un InterScot : mise en relation de plusieurs Schéma de cohérence territoriale (Scot). Ce projet d’étude, financé par le Parc Naturel des Landes de Gascogne, le Pays Médoc, le Département de la Gironde et le Sysdau (SCOT de l’aire métropolitaine bordelaise), a réuni urbanistes et paysagistes et a porté sur les relations culturelles et économiques entre les différents fragments du territoire (par exemple entre la production viticole du Médoc, les landes Girondine et la ville de Bordeaux). Un recensement de l’usage des sols et une typologie des différents paysages ont mis en lumière les relations et complémentarités territoriales, l’un des nombreux stades liminaires pour la conception d’une biorégion. Toutefois, collectifs d’habitant·e·s et communautés locales n’ont pas été sollicité.e.s et encore moins mobilisé.e.s, ce qui, pourtant, est consubstantielle à la perspective biorégionaliste. Emmanuelle Bonneau souligne la perspective profondément aménagiste de cette approche biorégional, et qui révèle une culture scientifique et technique dans lequel s’inscrit les acteurs et actrices de ces projets.

Plus près de nous, en 2019, l’Institut Momentum (Ile-de-France) a contribué à la médiatisation de la notion, par une prospective pour l’Ile-de-France financée par le Forum Vies mobiles de la SNCF. Cette réflexion biorégionale se fonde sur la méthode experte du backcasting : en prévision d’un projet rêvé pour 2050, les différentes étapes d’atteinte sont identifiées, en tenant compte des crises engagées et des ruptures annoncées pour les prochaines années. La notion de biorégion est abordée par les auteur·ice·s, Yves Cochet, Agnès Sinaï et Benoît Thévard, comme « un instrument interprétatif pour affronter la dégradation actuelle ». L’objectif de la recherche est de donner « un ensemble de règles pour limiter et établir la juste mesure des établissements humains, règles de localisation et dimensions ajustées du métabolisme urbain, de décélération de la mobilité, de la production et de la consommation » (Momentum, 2017, 29). Ce projet s’engage ostensiblement pour de nouveaux modes de vie fondés sur des principes de décroissance.

A partir des savoirs de l’écologie, de l’économie et de l’ingénierie, trois grands domaines ont structuré cette pensée : l’alimentation, l’énergie, les transports. L’autonomie alimentaire se réaliserait uniquement à l’échelle francilienne, et tou·te·s les habitant·e·s devraient y contribuer. Pour l’autonomie énergétique, la réflexion se fonde sur une nette diminution de la demande (par insuffisance de l’offre) et les solutions envisagées reposeraient uniquement sur l’énergie renouvelable produite dans l’enceinte des limites franciliennes. Enfin, pour les transports, la voiture n’existerait plus et les mobilités seraient totalement décarbonées (notamment hippomobiles). Néanmoins, du fait de cette ambition prospectiviste et l’entrée experte privilégiée, rien n’est dit sur l’organisation politique des communautés de vie et des biorégions dessinées (au nombre de huit) et encore moins sur leurs fédérations, laissant au futur désiré le soin de penser ses propres organisations et régulations sociales des chocs annoncés et des styles de vie décroissante.

Ainsi donc, que ce soit en Italie ou en France, qu’il s’agisse d’une volonté de résilience environnementale par nouvelle interpellation démocratique à l’échelle d’écosystèmes ou d’une prospective décroissante savante à l’échelle d’une région capitale, la biorégion perd quelque peu de sa portée militante et résistante.

3. Autogestion et sécession politiques comme dessein écologique

En fait, repartant de l’expérience de Cascadia, la biorégion postule certes une visée de transformation écologique mais plus encore un chemin politique de réalisation. La visée est celle de petites unités humaines qui, appuyées sur des ressources de proximité et des savoirs situés, font corps avec leurs écosystèmes de vie. A des degrés variables, nous retrouvons cette ambition dans les expériences ou prospectives européennes, notamment sous l’angle de l’autonomie. Toutefois, le local est également, dans la pensée biorégionale, la construction d’un agir et donc d’une puissance de chacun.e. Plus précisément, ces petites unités humaines et leurs localités adviennent certes par l’autosubsistance mais plus encore politiquement par l’autogouvernement des communautés de vie. La biorégion se construit donc à la croisée d’un mouvement double, pratique et axiologique : une relocalisation des formes autonomes de vie pour leurs rapports à l’écologie (en opposition aux grandes polarités socio-spatiales de dépendance au capital) et un réempuissantement politique des localités par distanciation vis-à-vis des grands lieux de commandement et donc la centralisation des pouvoirs. C’est d’ailleurs ce que nous pouvons voir dans d’autres régions du monde qui, sans toutefois en porter le nom, incarnent de telles conceptions biorégionales, tel le Chiapas.

La biorégion s’inscrit ainsi en théorie à rebours des politiques d’Etat ayant, quels que soient les régimes libéraux, historiquement muselé le local, et ce en le (dis)qualifiant de réactionnaire face aux visées d’intégration nationale et aux desseins de progrès social par l’aménagement. Elle participe d’une organisation économique non polarisée et d’une organisation politique non centralisée. Elle défend un polycentrisme politique et non une multipolarité fonctionnelle (comme celle des intercommunalités ou encore celle ces métropoles dorénavant en quête d’arrières-pays), un maillage de localités autonomes dans leurs rapports aux milieux et autogouvernées de manière non nationnaliste. « …si les liens qui fondent une communauté relèvent du naturel et non du culturel, c’est pour une forêt et non pour un drapeau que peuvent se battre ses habitants ; pour une espèce animale et non pour une couleur de peau ; pour une vitalité éco-systémique et non en vertu d’une quelconque histoire géopolitique, de ses gloires passées et autres fantasmes collectifs » (Rollot, 2019 : 88).

Dès lors, dans toute perspective biorégionaliste, il est non seulement essentiel de penser une organisation politique endogène dans des unités géographiques de confiance (Deville, Hembert et Millard,2020), mais il est également impératif de s’arracher des héritages techno-administratifs de l’action territoriale qui ont construit localement des cadres mimétiques et totalement dépendants des organisations centrales du pouvoir. Par exemple, en renonçant à la soumission unique aux réseaux techniques de gestion centralisée (ex : énergie). Il est non seulement essentiel de remobiliser des registres de connaissances et des savoir-faire situés, celles et ceux de la connivence avec les milieux, mais également impératif de se détourner franchement des savoirs de gouvernement visant l’arraisonnement de nature par expertise aménagiste. Or, la pensée de ces autres rapports savoirs-pouvoirs est très loin de bercer les expériences menées en Europe.

Ici, pour garantir ce double attribut écologique du local par l’autonomie, à la fois de subsistance et de résistance, certain.e.s préconisent aujourd’hui le rapprochement du biorégionalisme avec le municipalisme libertaire et son confédéralisme (Bookchin, 2003). Et ce singulièrement au moment où la doctrine d’Etat cherche à revigorer sa puissance par les périmètres et prérogatives étendus des nouvelles métropoles, de même que par les nouveaux découpages des grandes régions/provinces et par la labellisation de leurs « capitales » économiques. Mais, là aussi, si le municipalisme offre des pistes intéressantes pour concrétiser une émancipation collective, notamment par l’instauration d’une démocratie directe sous la forme d’assemblées populaires ainsi qu’une place forte octroyée à l’éducation populaire, il demeure généralement quelque peu négligeant d’une véritable autonomie par une écologie sociale ET radicale. Fétiches du moment, municipalisme et communalisme peinent en fait encore à sortir des organisations électorales pour se réapproprier une puissance d’agir par l’autonomie politique des rapports à la terre. Ils peinent à se détourner d’un assembléisme largement soumis aux déclinaisons managériales des institutions municipales d’Etat. Bref, à la différence de l’expérience du Rojava notamment, ils ne prônent le plus souvent dans les pensées militantes ni relocalisation périphérique, ni sécession politique.

Or, nous avons en fait ici affaire à une seule et même cause explicative de l’édulcoration de la notion de biorégion en Europe et de la croyance municipaliste dans les municipalités : le respect troublant des institutions gouvernementales du pouvoir et de leur reproduction par leurs savoirs de gouvernement (urbanisme et ingénierie, mais aussi à maints égards géographie et sociologie). Et, où s’est historiquement créée cette alliance des savoirs et des pouvoirs par nécessité technique de toujours plus nous regrouper ? Où à ce jour se cultive-t-elle plus que de raison par la grandeur ou plutôt la grosseur, par la masse critique du regroupement ? Dans les villes, y compris les plus petites, converties à la métropolisation du monde. Là où il est justement totalement illusoire de vouloir faire autonomie, écologiquement et politiquement, mais plus encore inimaginable de relocaliser et de réempuissantiser, simplement par impossibilité radicale d’avoir les pieds… sur terre par des modes de vie moins écocidaires (Faburel 2018, rééd. 2019). Les cultures de la terre sont, dans une pensée de l’écologie radicale, celles de la limite et de la mesure, celles de l’humilité et de la responsabilité, celles de la taille humaine et du vivant sur terre.

Et pourtant, que ce soit dans sa conception italienne avec les ouvrages d’Alberto Magnaghi, ou en France avec les travaux de Thierry Paquot, de même que dans la prospective savante de l’Institut Momentum, la ville n’est certes plus le cœur battant du dépassement mais demeure le référentiel de subjectivité politique pour l’émancipation collective. Au moins par unicité du récit civilisationnel et ses imaginaires institués, la ville reste ce jour le creuset politique d’une écologie qui perpétue par inaccessibilité à la terre le dessein gestionnaire de l’environnementalisme, y compris loin des grandes agglomérations. Au point même que l’on parle, dans ces écrits, de biorégion… urbaine. Et d’ailleurs, lorsqu’il s’agit de penser le démantèlement biorégional d’une ville-monde, en l’occurrence Paris, par la décroissance, rien n’est dit sur le chemin politique autonomiste et encore moins sécessionniste (Momentum, op. cit.). Si l’on parle de confédération, cela se fait sans imaginer les agencements politique de l’autogestion.

En fait, toute biorégion s’affirme, avant tout, dans des lieux en rupture avec la domination et la coercition propres aux institutions d’Etat et à leurs déclinaisons municipales par l’aménagement. S’il s’agit de « réhabiter » les lieux, c’est-à-dire refaire corps avec le vivant, de reprendre place à l’intérieur de la communauté biotique et non de l’exploiter à des fins d’arrachement de la nature (Centemeri, 2019), cela n’est possible qu’en dépassant les périmètres métropolitains, leur construction centraliste et productiviste ; cela n’est possible qu’en dépassant l’urbain dit généralisé qui, par ses modes de vie, fait à sa main l’ensemble des espaces y compris périphériques. Là est la condition première de toute perspective biorégionaliste. Rompre avec l’étalonnement urbain de la pensée du politique, ses grands paradigmes d’action, ses cadres axiologiques de justification, ses symboliques de réalisation… etc. Il en va de la portée réellement transformatrice de la biorégion à l’ère de l’extinction du vivant sur terre. Une réelle radicalité écologique et politique.

Maële du Réseau des Territorialistes

Guillaume Faburel du Réseau des Territorialistes

Bibliographie sélective :

Berg Peter, Dasmann Raymond et Rollot Mathias, « Réhabiter la Californie », EcoRev’, 10 mai 2019, N° 47, no 1, pp. 73‑84

Bookchin Murray, Pour un municipalisme libertaire, Edition 2018., Atelier de création libertaire, 2018, 60 p.

Celnik Julie, « La biorégion de Cascadia, territoire de la décroissance », in Sinaï Agnès, Gouverner la décroissance. Politiques de l’Anthropocène III., Presses de Sciences Po, 2017, pp. 119‑136

Centemeri Laura, La permaculture ou l’art de réhabiter, 1re éd., Quae, 2019, 158 p.

Deville Damien, Hembert Aneth et Millard Elisabeth, « Le retour d’un Etat tout puissant est-il souhaitable pour les territoires ? », 2020

Faburel Guillaume, Les Metropoles Barbares : Demondialiser la Ville, Desurbaniser la Terre, Lyon, Le Passager Clandestin, Edition 2019, 431 p.

Institut Momentum, Biorégion 2050. L’île-de-France après l’effondrement [Rapport], 2020.

Magnaghi Alberto, La biorégion urbaine, Paris, Editions Etérotopia, 2014, 176 p.

Magnaghi Alberto, « Les territoires du commun », Métropolitiques, 2018

Rollot Mathias, « Le biorégionalisme américain », EcoRev’, 10 mai 2019, N° 47, no 1, pp. 85‑95,

Rollot Mathias, « Aux origines de la « biorégion » », Métropolitiques, 2018

Sale Kirkpatrick, Dwellers in the Land: The Bioregional Vision, New Ed., Athens, University of Georgia Press, 1985, Edition 2000, 248 p.

Crédit photo : Water de Edward Burtynsky

Séminaire « Communs, Institutions, Territoires »

Guillaume Faburel et Maële Giard, membres du réseau des Territorialistes, organisent un séminaire sur « Communs, Institutions, Territoires ». Questionnant la notion d’intérêt général et les différentes compréhensions des communs émergeant depuis une vingtaine d’années, ce séminaire s’intéressera aux mutations de l’action publique territoriale.

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Militance au potager

Pour cette fois, je voudrais proposer une réflexion d’actualité qui ne fasse pas écho à un événement politique, social, économique, etc., mais s’inscrit dans une réalité plus ordinaire et nous ancre dans un rythme saisonnier et environnemental : l’activité potagère du début d’été.

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