Episode 5 : L’organisation politique biorégionale et municipaliste comme alternative

L’agencement spatial des trois communs habiter/coopérer/autogérer peuvent s’incarner dans la notion de biorégion que le territorialisme italien défend comme alternative territorialisée à la métropolisation. Toutefois, au regard de la déprise de plus en plus remarquée des espaces urbains et de l’inversion initiée des imaginaires de la ruralité, nous nous écartons ici de sa qualification « urbaine » (biorégion urbaine) dans la pensée territorialiste nord italienne – même si elle reflète sans doute davantage une culture disciplinaire des savoirs d’émanation, l’architecture, sujet sur lequel nous reviendrons. Il s’agirait d’« un ensemble de systèmes territoriaux locaux fortement transformés par l’homme, caractérisés par la présence d’une pluralité de centres urbains et ruraux organisés en systèmes réticulaires et non hiérarchisés » [1]. Nous retiendrons sur ce point qu’une biorégion correspond à un territoire dont les limites ne sont pas définies par des frontières administratives, mais par des seuils géographiques qui prennent en compte tant les communautés humaines que leurs écosystèmes de vie.

La biorégion comme communauté de vie et d’action

La notion de biorégion permet donc, a minima, dans l’œuvre d’agencement, de repenser les contours d’un territoire, particulièrement à l’ère/aire du changement d’échelle de la massification urbaine, entériné par l’extension des périmètres d’action métropolitaine. Surtout, contrairement à la croissance et à l’extension sans cesse vantées, cet agencement part des marges et périphéries dessinées par la finitude des ressources et, dès lors, par les seuils de leur préservation. Il découle donc non seulement des fonctionnements socio-écologiques critiques mais également des règles de coexistence ayant pu, historiquement, en découler. La biorégion compose alors certes une forme spatiale et des esthétiques paysagères singulières (celles du refuge et de la polyculture), mais plus encore se compose :

  • d’expériences pratiques communes (bassins de vie, pays géographiques…) et, dans le prolongement, d’un imaginaire créatif (ex : celui du ménagement par l’autonomie),
  • de formes communautaires (ex : celles des alternatives) et, dedans, d’une autre organisation politique (l’autogouvernement).

Ces formes émergentes d’autogestion et leurs relocalisations témoigneraient de la construction démocratique d’un polycentrisme, non plus celui technico-fonctionnel de la (multi)polarité (qui opère un retour en force dans les débats métropolitains), mais politique dans le sens confédéraliste du terme : petites unités humaines libérées qui s’autogouvernent, appuyées sur des systèmes économiques locaux, des ressources énergétiques de proximité… portant une attention forte au soin coopératif des milieux de vie.

En ce sens au moins, face au mantra métropolitain et à sa logique d’extension (morphologique et institutionnelle), l’approche développée par le réseau français des territorialistes privilégie d’abord l’angle des constructions politiques périphériques comme nouvelles politicités (cf. épisode 2). Car, « [de] quoi se compose aujourd’hui ce qu’on appelle communément la politique ? D’un répertoire pathétique d’imitations d’imitations d’imitations de ce qui fut un jour, il y a des dizaines d’années, voire des siècles, de grandes inventions, de grandes instaurations d’œuvres collectives (…). D’un côté une multitude, de l’autre, quatre ou cinq concepts. Et l’on voudrait composer le premier avec les seconds ! » [2].

A cet égard, le réseau s’intéresse notamment aux perspectives de la démocratie directe et de l’écologie sociale radicale proposées dans le sillage de Bookchin [3] par le municipalisme et son confédéralisme, c’est-à-dire une « société à taille humaine, décentralisée, composée de communautés politiquement autonomes et regroupées en fédération ». Il s’agit certes de développer un espace dans lequel chacun·e, se sentant entièrement impliqué·e, puisse décider avec les autres, trouver sa place et exprimer pleinement son potentiel et ses envies, dans la quotidienneté de sa vie et sa portée critique [4]. Mais, pour ce faire, ce principe de décentralisation traversé de pensée post-étatique, vise à instaurer une propriété collective des moyens de production, dans une perspective de démondialisation et de post-croissance (voire de décroissance).

Il est vrai que, suivant en cela Bookchin et les quatre épisodes précédents, toute forme de gouvernement centralisé est source de domination, donc toutes les expériences de démocratie directe doivent résister et s’opposer à l’Etat-Nation, au capitalisme et à son marché ainsi qu’à l’urbanisation et à sa densité. Or, si l’on remarque ailleurs, au Québec notamment, que « [l]a sous politisation du palier municipal représente une fenêtre d’opportunité, un espace politique à occuper pour favoriser la réappropriation collective des milieux de vie » [5], il s’agit surtout de viser plus que la seule décentralisation des pouvoirs de décision et d’administration, une organisation politique clairement destituante, seule à même de produire une solidarité inter-territoriale (afin d’éviter la concurrence des territoires et l’austérité dès lors en fait recherchée) par la réorientation/relocalisation de l’économie et alors la reconsidération véritable des principes de justice sociale et écologique, donc de l’urbanisation du monde.

Toutefois, dans l’effervescence du moment sur le municipalisme et sur l’œuvre de Bookchin, face aux abus interprétatifs des mobilisations militantes et aux manquements à la rigueur intellectuelle [6], il convient de clarifier cette notion et d’en définir notre propre acception.

Municipalisme libertaire et communalisme : quelques clarifications

C’est à Murray Bookchin que revient la mise en lumière du communalisme, mais ce concept est à la fois pratiqué bien avant lui, notamment au Moyen-Âge, et théorisé par certains anarchistes. Murray Bookchin est un militant et philosophe américain, fondateur de l’écologie sociale comme un projet de société qui reposerait sur les principes du communalisme et du municipalisme libertaire. Or, à la différence de ce qui a pu être par exemple écrit par Durand Folco, le communalisme n’est pas « un simple synonyme du municipalisme » [7]. Pour Murray Bookchin [8] la différence est claire :

  • Une Municipalité est une instance politique de gouvernement. C’est l’aspect exécutif d’une commune, son gouvernement local.
  • La commune est une entité géographique composée d’habitants, administrée par la Municipalité.
  • Le communalisme est un système de gouvernement dans lequel des sociétés locales autonomes sont reliées entre elles dans une fédération [9].
  • Le municipalisme libertaire est la praxis révolutionnaire du système communaliste [10].

Le communalisme s’inspire alors autant qu’il se démarque à la fois du marxisme et de l’anarchisme. Le communalisme s’inspire de la critique faite par Marx des rapports marchands, se nourrit de sa philosophie militante et également de sa pensée globalisante. Or, comme le rappelle Murray Bookchin, mais aussi Karl Marx dans l’introduction de son ouvrage majeur Le Capital, sa théorie n’a lieu d’être que dans son contexte d’émanation, c’est-à-dire la Révolution Industrielle. En somme, la différence fondamentale entre le communalisme et le communisme, si l’on doit en retenir une, est le refus catégorique de l’Etat et de ses institutions territoriales [11]. De l’anarchisme, le communalisme emprunte clairement son anti-étatisme. Il s’inspire de son confédéralisme et reconnait clairement les dérives autoritaires des systèmes hiérarchiques. Cependant, le communalisme, à la différence de l’anarchisme, refuse la prise de décision par consensus et autorise la prise de décision à la majorité. De plus, l’engagement électoral dans les conseils municipaux est permis, en vue de constituer des assemblées populaires législatives et exécutives, ayant pour finalité de destituer l’autorité de l’Etat par des moyens d’action révolutionnaire, qui restent à concevoir selon les situations [12].

De quelques errements militants : le municipalisme libertaire n’est pas un citoyennisme municipal

Par ailleurs, comme nous l’avons vu dans les épisodes 3 et 4 de la vision territorialiste, le commun ne fait pas toujours commun dans les sphères militantes s’en réclamant. Si la remise en question du néolibéralisme semble partagée, les modes d’action – plus particulièrement leur radicalité – et, dedans, leurs rapports aux institutions d’Etat varient très fortement. Plus encore, l’ouvrage de Folco précédemment cité a connu un certain retentissement dans les milieux militants en France. Au moment de son édition, en 2017, des listes participatives commençaient à se constituer. Au même moment, les expériences espagnoles et kurdes inspiraient plus que jamais une partie de la gauche française, à la recherche d’un renouvellement des moyens d’action politique en dehors des logiques traditionnelles de partis.

Mais, par une multitude de références, philosophiques et politiques, l’auteur oscille imprudemment entre des idées tantôt insurrectionnelles, tantôt réformistes, avec une aisance surprenante. Il se détourne très rapidement du caractère libertaire du communalisme de Murray Bookchin. Voilà pourquoi il parle de municipalisme et non pas de municipalisme libertaire. Cette valse-hésitation quant à son positionnement politique atteint son paroxysme dans son concept de « patriotisme communal », oxymore révélateur d’une pensée confuse. Par ailleurs, au même titre que beaucoup d’universitaires bourgeois très contemporains, la ville y est érigée en fétiche et, dans un même mouvement, les limites de la puissance subversive des résistances métropolitaines ne sont pas posées [13].

Comme de nombreux penseurs anarchistes de l’époque et ceux s’inscrivant dans leurs sillages (Henri Lefebvre, David Harvey…), Murray Bookchin inscrit sa pensée politique dans la dialectique aliénation / émancipation par l’urbain, notamment par une réduction spatiale du politique aux seuls lieux urbains.  S’il prend acte de l’urbanisation massive qu’il indique comme « créature de l’État », s’il alerte sur l’écart toujours plus grand entre l’urbs (forme physique) et la civitas (organisation politique voire corps politique par la citoyenneté), il présente toutefois la ville comme le berceau de la vie politique : « La formation des cités a représenté dans l’histoire de l’humanité une transition complète de l’existence tribale vers l’existence civile… » [14]. Il salue les perceptives révolutionnaires des villes : « On peut même affirmer que les cités ont fréquemment constitué la principale force d’opposition aux Etats impériaux et nationaux depuis les temps anciens jusqu’aux époques récentes » [15]. Selon nous, les perspectives municipalistes ne peuvent se fondre ce jour dans des centres métropolitains, ces derniers étant le creuset d’un capitalocène plus que jamais mortifère [16]. Ce sont les territoires dits de la périphérie qui seraient le terreau favorable pour de nouvelles vitalités politiques. Ce sont dans les marges, les lisières, dans la « France moche », dans le fameux « désert français », que l’on voit des personnes transformer directement leur réel, en s’éloignant des grands centres urbains, pour faire différemment [17].

En outre, à l’heure où nous assistons à une effervescence de listes municipales se réclamant du municipalisme, il semble nécessaire d’opérer des distinctions. Il existe un rapport ambigu qu’entretiennent les collectifs citoyens et leurs théoricie·ne·s… aux institutions : ils la dénoncent tout en y participant. Loin d’un « lobby citoyen », la pensée territorialiste porte son attention sur des expérimentations qui, ne se réclamant pas du municipalisme, construisent et pratiquent pourtant réellement d’une organisation politique autonomiste et libertaire ; comme le montre le ménagement de lieux du commun particulièrement à Faux-la-Montagne et Gentioux ou encore Trémargat [18]. C’est aussi dans des communautés qui expérimentent, dans l’ombre, des manières de s’organiser différemment, par exemple les prises de décisions au consentement dans l’écovillage Eotopia. Il nous semble que c’est dans ces expériences-là que pourraient advenir des formes d’un communalisme réel.

Dépassement du municipalisme par la biorégion

Enfin, le municipalisme développé par Bookchin ne questionne pas les territoires dans leur organisation politique entre eux. Pour Bookchin, le confédéralisme se ferait simplement sur la base des communes libérées. Or, la pensée biorégionaliste insiste justement sur la nécessité de penser les interrelations, sociales, écosystémiques, culturelles, etc., des lieux autonomes. Il s’agit de remettre en question les frontières administratives, donc les municipalités, et de construire selon les réalités locales des formes de gouvernance propre et singulière. Du municipalisme de Bookchin nous gardons donc la perspective émancipatrice des populations, mais tenons à l’enrichir fondamentalement par la pensée biorégionaliste qui fait très clairement place aux situations locales. Le confédéralisme est essentiel à la construction politique, mais pourquoi le penser à partir des systèmes administratifs qu’il convient pourtant de dépasser ?

Le découpage administratif de la commune provient en fait de la révolution française et s’appuie largement sur les paroisses de l’Ancien régime. Il semble, à bien des égards, que si ces territoires ont connu des mutations importantes, ces découpages restent le fruit d’une vision de la centralisation étatique. D’ailleurs, aujourd’hui, l’institution municipale, notamment celle des villes, est traversée par des enjeux qui la dépassent et cela reste de ce fait une porte d’entrée de l’État dans les affaires territoriale, l’assurance d’un certain contrôle sur les espaces qui composent la Nation [19].  Mais plus encore, entre les grandes municipalités urbaines et les autres, la domination sur les territoires ne permet pas d’appréhender les lieux dans des logiques sécessionnistes et destituantes. Il semble pourtant impératif pour tout projet politique de penser l’émancipation des territoires institués par l’État, et ses métropoles.  

La biorégion fournit en fait un véritable espoir pour une organisation politique respectueuse des communautés biotiques et humaines, et de leurs espaces. Elle permet de penser l’équilibre des milieux et de ses formes de vie, depuis l’écologie radicale nord-américaine [20] et alimentée par les apports culturalistes italiens [21]. Il s’agit de penser une géographie de l’action pour une expérience pratique de l’autonomie et notamment de l’autonomie politique. Loin de renier l’héritage de Bookchin, il semble néanmoins nécessaire de faire quelques pas de côté sur les lieux de l’action en opérant une double sortie : à la fois des grands cadres urbains mais aussi des cadres institutionnels qu’ils actualisent, pour l’accomplissement d’une émancipation par l’autodétermination. Il n’est pas question de créer un autre modèle qui viendrait s’imposer comme méthode d’action mais bien de proposer une nouvelle construction politique centrée sur l’autonomie pour que chacun.e puisse s’en saisir et la faire à sa main [22].


[1] Alberto Magnaghi, 2014, La biorégion urbaine : petit traité sur le territoire bien commun, Ecosociété, 302 p. (p 82).

[2] Bruno Latour, 2017, Où atterrir ?, Paris, La Découverte, 160 p.

[3] Murray Bookchin, 2011, Une société à refaire. Vers une écologie de la liberté, Montréal, Écosociété, 302 p. et 2016, Au-delà de la rareté. L’anarchisme dans une société d’abondance, Montréal, Écosociété, 280 p.

[4] Ibid.

[5] Jonathan Durand Folco, 2017, À nous la ville ! Traité de municipalisme, Montréal, Écosociété, 198 p. (p.153)

[6] Cas d’espèce en ces temps de boulimie participative et de remobilisation des Think Tank : « Municipalisme : de l’émancipation citoyenne au pouvoir politique en commun », de l’Institut de recherche et de débats sur la gouvernance, septembre 2017.

[7] op. cit.

[8] Murray Bookchin, 2015, « The Communalist Project », In The Next Revolution. Popular Assemblies and the Promise Of Direct Democracy, New-York, Verso, p. 31.

[9] Ibid., p.26.

[10] Ibid., p.31.

[11] Ibid., pp. 17-36.

[12] Ibid., pp. 17-36.

[13] Guillaume Faburel, 2018 (rééd. poche 2019), Les métropoles barbares. Démondialiser la ville, désurbaniser la terre, Le passager clandestin, 368 p.

[14] Murray Bookchin, Pour un municipalisme libertaire, Red. 2018, Atelier de création libertaire, 2003, 60p, p.20.

[15] Ibid, p.24.

[16] Guillaume Faburel, 2018 (rééd. poche 2019), Les métropoles barbares. Démondialiser la ville, désurbaniser la terre, Le passager clandestin, 368 p.

[17] Ibid.

[18] Cf. Thèse en cours de Thibaud Cavaillès, Université Lyon 2, UMR Triangle

[19] Epstein Renaud, 2006, « Gouverner à distance », Esprit, no 11, pp. 96‑111. Disponible en ligne

[20] Berg Peter et Raymond Dasmann, 2019, « Réhabiter la Californie », EcoRev’, Vol. 47, no. 1, pp. 73-84. Disponible en ligne

[21] Alberto Magnaghi, 2014 (original 2010), La biorégion urbaine, petit traité sur le territoire bien commun, Eterotopia France, coll. « rhizome ».

[22] Cf. Thèse en cours de Maële Giard, Université Lyon 2, UMR Triangle.

Vivre les « fournaises urbaines »

« Vivre les fournaises urbaines » est une enquête conduite par l’UMR Triangle pour Notre affaire à tous, sous la responsabilité scientifique de Guillaume Faburel (Pr, Université Lyon 2, UMR Triangle) et assuré par un travail de coordination entre Fabian Lévêque (Doctorant, Université Lyon 2, UMR Triangle) et Karl Berthelot (Doctorant, EHESS), avec l’aide de Mathilde Girault (Post-doctorante, Université de Lyon, UMR Triangle) et Loriane Ferreira (Doctorante, Université Lyon 2, UMR Triangle). Le Réseau des Territorialistes a également été mobilisé.

Cette enquête s’est déroulée en juin/juillet 2019, avec des habitant·e·s de deux villes moyennes (Nîmes et Narbonne) et trois métropoles (Marseille, Montpellier, Toulouse) du sud de la France. Elle repose sur une démarche qualitative de 130 entretiens semi-ouverts, d’une durée moyenne d’une heure.

Elle est née du constat que les réponses morphologiques et architecturales, techniques et ingénieriales sont très largement plébiscitées pour penser la « résilience » des métropoles aux effets du changement climatique. Les citoyens métropolitains sont progressivement amenés à changer leurs comportements de consommation (alimentation, énergie) et leurs pratiques de déplacement (en privilégiant les mobilités douces). Mais des pans entiers des expériences ordinaires de ces changements sur les territoires de vie, le regard que les habitant·e·s portent sur l’action des collectivités et des pouvoirs publics ainsi que les formes d’engagements désaffiliés dès lors mises en œuvre sont exclus de ces politiques urbaines climatiques.

Cette enquête prend alors le pari de penser ces expériences sensibles et affectives, directes et concrètes, du changement climatique comme des creusets de réflexivité et de concernement social et écologique, politique et urbain

Il n’y a désormais plus de doute : 70% des enquêté.e.s expliquent observer des évolutions du climat au quotidien dans les villes concernées, 56% des personnes interrogées affirment que le changement climatique a des effets concrets sur les modes de vie quotidiens. Autre résultat significatif : les ressentis de suffocation et d’asphyxie sont omniprésents, tout autant qu’un sentiment quasi unanime d’injustice pour 88% des enquêté.e.s mais aussi de colère et parfois d’impuissance dans les capacités d’action habitantes. Lorsque l’on ajoute que la majorité des personnes enquêtées en appellent maintenant à une transformation radicale des sociétés par l’écologie, et que certaines sont prêtent à l’autolimitation voire la déconsommation, voilà autant de résultats qui marquent ce travail de recherche dont les principaux éléments de synthèse sont disponibles dans le document joint.

Ce travail a déjà fait l’objet de deux restitutions publiques (Marseille, Montpellier) courant février, ainsi que de publications dans Up Le Mag et sur le site de la fondation Terre Solidaire. D’autres articles pour des revues scientifiques (Métropoles) et des médias grand public (Reporterre, Politis, Médiapart) sont en cours d’écriture. D’autres projets de valorisation et de médiation, comme une série de portraits filmés, seront réalisés durant l’été 2020.

Lien vers article Up Le Mag : https://up-magazine.info/index.php/planete/climat/35112-comment-va-t-on-vivre-les-fournaises-urbaines/

Lien vers le post de la fondation Terre Solidaire : https://fondation-terresolidaire.org/inegalites-et-dereglements-climatique-la-parole-aux-citoyens/

Plus d’informations sur le site de Notre affaire à tous : https://notreaffaireatous.org/une-enquete-inedite-sur-les-vecus-climatiques-dans-cinq-grandes-villes-francaises/

Le retour d’enquête pour le réseau des acteurs de l’habitat : http://www.acteursdelhabitat.com/Vivre-les-fournaises-urbaines

A propos des inégalités climatiques documentées par La fondation Terre Solidaire et Notre Affaire à Tous : https://www.carenews.com/fr/news/inegalites-et-dereglements-climatiques-la-fondation-terre-solidaire-et-notre-affaire-a-tous

Episode 4 : Les communs du post-urbain

Face à la pluralité intrinsèque des communs (cf. Episode 3) liée à la diversité des ressources concernées, et des positionnements politiques, se pose la question de facteur(s) de différenciation. Or, nous savons que l’expérience métropolitaine n’est pas sans susciter de ressentis et affects, se traduisant dans des luttes urbaines et plus encore des pratiques réactives de relocalisation dans des marges (cf. Episode 2). Les espaces de réalisation de ces communs, les attentes ou les attentions portées aux lieux, les héritages territoriaux, etc., semblent donc pouvoir nous renseigner sur l’objet au front duquel se construisent les différents communs.

A cet égard, un premier élément d’analyse est la multiplication annoncée des « communs urbains » qui préfigurerait pour certains le retour d’un « droit de cité » [1]. Cette concentration urbaine de communs n’est pas sans poser question au regard de l’ancrage de l’urbain (par le fait  métropolitain) dans une économie concurrentielle en quête permanente de facteurs de différenciation socio-économique (cf. Episode 1). Le cadre urbain ne serait-il pas simplement opposé aux ressources, finalités d’action, règles d’usage, etc., des communs ?

Les communs urbains

En tant qu’entités écologiques accueillant des communautés habitantes, les villes peuvent constituer des espaces de création et d’organisation de communs. Or, « Face aux mutations rapides de la ville et des discussions sempiternelles autour du privé et du public, une porte alternative est ouverte pour rentrer dans les réflexions autour du commun comme autres rapports au monde et nouvelles formes d’agir » [2] (p. 357). L’urbain apparaîtrait alors comme le creuset de pratiques d’organisation collective alternatives à la production libérale, sans que l’objet de l’alternative ne soit toujours explicité… La notion de commun revêt surtout, dans le contexte urbain, un rôle de fédérateur d’initiatives foisonnantes plus ou moins militantes : habitats ou jardins partagés, monnaies locales, ressourceries, boîtes à partage… A ce jour, une pluralité de collectifs se réclamant du mouvement des communs se constitue pour venir accompagner (ex : méthodes collaboratives) ou aider (ex : liens institutionnels) de telles initiatives. Dans des formes variées, ponctuelles comme régulières, festives comme plus discursives, etc., ces collectifs sont particulièrement mobilisés sur :

  • des méthodes et outils de la coopération et de la prise de décision collective, mis en débat à partir de retours d’expérience : assemblée des communs à Lille, Toulouse, Brest ou Rennes [3]
  • la convergence des savoirs mobilisés dans ces initiatives : une plateforme de type wiki [4], un media web indépendant [5], une radio indépendante [6]… 
  • la mise en réseau des actions : réseau francophone des Biens communs [7], Communecter, Lyon en commun…

Or, comme en attestent ces exemples, ce nouvel ancrage dans l’urbain conduit à une évolution de la nature des communs : des communaux agricoles et forestiers, nous serions rentrés dans l’âge des communs du réseau. Les communs urbains reposeraient sur une croyance en un modèle de transformation de l’usage des ressources par une réorganisation matérielle (ex : tiers-lieux) ou immatérielle (ex : numérique) des échanges… Mais, si le cadre urbain oriente fondamentalement les ressources à l’origine des communs et la définition de leurs règles d’usage, on peut s’interroger sur leurs propres capacités subversives.

Comment penser comme commun(s) des pratiques collectives artistiques dans un quartier, lorsqu’elles tendent à valoriser son image et donc initier une augmentation du prix de l’immobilier (gentrification) ? Comment penser comme commun(s) la réappropriation des espaces publics par la réalisation de mobiliers urbains en bois de palette, lorsque celui-ci a été produit pour améliorer les rendements du transport mondialisé de marchandises ?

Comment penser comme commun(s) l’agriculture urbaine, lorsqu’elle développe des expérimentations technologiques (ex : container à fraise d’Agricool ; culture verticale industrielle de la Ferme Urbaine de Lyon) ? Comment penser comme commun(s) l’agriculture paysanne et bio dans les métropoles, lorsque des réseaux urbains estampillés de « circuit court » prélèvent 11,65 % du prix de vente (hors taxe des produits) pour des emplois à la maison-mère (située évidemment à Paris) [8] ?

Comment penser comme commun(s) le retour de l’artisanat et ses savoir-faire dans les métropoles, lorsqu’il  reprend le modèle de l’entreprenariat par des récits de la reconversion professionnelle et des plateformes de mise en réseau numérique (ex : Faber Place et HopFab) ?

Comment penser comme commun(s) des installations et des espaces (ex : tiers-lieux) dont le caractère éphémère est justifié par le difficile accès au foncier, et lorsque l’innovation constitue un critère de différenciation dans l’économie concurrentielle des métropoles ? Comment penser comme commun(s) des pratiques militantes de mobilisation citoyenne (ex : Parking Day), lorsqu’elles sont reprises par les institutions dans de multiples métropoles occidentales ?

La grammaire des communs du post-urbain : habiter, coopérer et autogérer

Les communs demandent donc selon nous, pour leurs réalisations et leurs maintiens, de sortir des cadres métropolitains. D’ailleurs, ils le font ce jour en investissant les espaces marginalisés par l’hégémonie impériale. En tant qu’expériences de démocratisation de l’agir par un sujet collectif, les communs échappent donc aux espaces de la (re)production métropolitaine. En continuité de la proposition tactique de Žižek (2014) [9] sur le mouvement des places, il y aurait nécessité de mener la résistance au néolibéralisme dans des territoires qui ont été marginalisés et surtout dépolitisés par son ordre politique : les espaces dits périphériques aux métropoles.

Si les ressources sont dites faibles dans ces territoires, si les capacités de mobilisation citoyenne depuis ces territoires sont raillées, si la portée subversive des actions menées en leur sein est questionnée par la distance aux lieux de pouvoir, etc., il s’agit surtout d’une construction politique héritée de plusieurs siècles qui a concentrée dans les grandes villes le pouvoir et la prise de décision, la lutte urbaine et la socialisation militante… Ces territoires ont été déniés d’une portée politique, réduits à un rôle fonctionnel (ex : ville dortoir des travailleurs métropolitains), économique (ex : approvisionnement des villes en produits alimentaires) et récréatif (ex : espaces verts pour les métropolitains), qui s’inscrit toujours dans un rapport de domination avec les espaces métropolitains.

Mais ce sont ces circonstances qui en constituent peut-être une force aujourd’hui pour la construction de communs [10]. Si l’organisation et le gouvernement de ces territoires ont été déstabilisés par une dépendance métropolitaine, cela en fait le terreau propice pour expérimenter de nouveaux modes d’organisation, de coordination, de démocratisation etc. De plus, ils bénéficient d’une facilité d’accès au foncier (même si les verrous de la propriété perdurent) par rapport aux densités urbaines, notamment à du foncier non artificialisé où le vivant peut éclore (champs, bois, marais…).

Au regard des débats évanescents sur les « communs urbains », nous proposons ici deux manières, complémentaires, de qualifier des communs d’une ère post-urbaine : 

  • identifier un réencastrement des causes d’engagement dans une forme-de-vie commune (perspective existentielle) : l’habiter écologique ;
  • identifier les différents communs qui pourraient organiser un territoire vécu en commun (perspective communautaire) : le territorialisme. 

Or, nous observons, dans les périphéries, un réencastrement des causes d’engagement dans une forme-de-vie alter-métropolitaine voire post-urbaine. Se multiplient les expériences pratiques de réappropriation par les habitants de leurs cadres de vie quotidiens et ordinaires : éco-lieux, fermes sociales, monnaies locales, auto-construction, ventes directes… Réalisées en commun, ces expériences, plus ou moins soutenues par les acteurs des territoires, constituent un acte liant autrement les populations à leurs espaces de vie et, ce faisant, participent de l’apparition de nouveaux « sujets collectifs » en politique.

Ce foisonnement porte selon nous au moins trois rapports renouvelés au monde, croisant pratiques, valeurs et organisation concrète du politique :

  • des affects puisant dans les lieux (l’habiter comme soin de la terre et reconsidération des différentes manifestations du vivant [11]),
  • des formes renouvelées d’action collective ou combinées dans les territoires (la coopération, l’autonomisation productive…) ;
  • des modes de prise de décision autour de valeurs partagées, notamment écologiques (de la tempérance et du ménagement des milieux socio-écologiques).

La puissance de cette combinaison habiter – coopérer – autogérer [12] se lit dans des représentations des futurs souhaitables pour les grands espaces métropolisés, se traduisant parfois par des choix résidentiels de ménages en vis-à-vis de quelques aménagements phares des politiques territoriales, en l’occurrence d’éco-quartiers en dehors des métropoles [13].  

Par exemple, dans le cadre de la révision de son Schéma Directeur d’Aménagement par exemple, le Conseil Régional d’Ile-de-France a réuni en 2012 des citoyens résidant à Paris ou dans les petites / grandes couronnes franciliennes, afin qu’ils s’expriment collectivement sur leurs visions de la région à l’horizon 2030 [14]. Il en est ressorti la remise en cause de la densité urbaine pourtant nouveau mot d’ordre de l’urbanisme métropolitain, confirmant un lien étroit entre densité et mal-être. Pourquoi ? Quelles que soient les appartenances sociales et les localisations résidentielles des groupes réunis en tables-rondes, il s’agirait d’apaiser les vies face au mouvement incessant des flux de mobilité et de libérer du temps en vue de développer des pratiques de solidarité et/ou de nature.

Un mode de gouvernement des lieux en commun : le territorialisme 

Comment s’organise, dans un lieu, le foisonnement des pratiques nées de ces formes-de-vie en commun ? En quoi ces formes-de-vie constituent-elles une communauté et quel serait le mode de gouvernement de cet espace ?

La pensée territorialiste du mouvement nord italien éponyme [15] offre en premier lieu quelques pistes intéressantes pour penser l’agencement de telles puissances d’agir en voie d’excentration métropolitaine. Déjà actif en Toscane (région agricole et industrielle périphérique au nord-italien, riche de son passé florentin notamment), le mouvement territorialiste partage le constat que « [l]’urbanisation post-urbaine et post-rurale de la planète est catastrophique par la mutation anthropologique qu’elle produit. Plus encore, elle est éco-catastrophique par ses effets sur le climat, sur la consommation de sol fertile et sur les écosystèmes. » [16]. Sur cette base, il y aurait selon ses dépositaires 1/ nécessité vitale de penser l’équilibre fondamental entre milieux et formes de vie, donc entre besoins primaires et maintien des ressources, et ce 2/ dans leur diversité biologique et sociale, donc selon leurs particularités paysagères et agricoles, 3/ en tenant compte de leurs héritages patrimoniaux et culturels.

Pour ce faire, le territorialisme italien défend l’idée de « valoriser des formes conviviales d’habiter, de produire et d’autogérer le patrimoine-territoire, capables de fabriquer de la richesse durable » [17]. L’équilibre entre milieux et formes de vie y est alors à assurer grâce à l’auto-construction des règles communes et l’autogestion des ressources endogènes (circuits-courts, bio-ressources locales, parcs agro-forestiers multifonctionnels) [18].   

Le réseau francophone des Territorialistes a, depuis plusieurs années déjà, proposé une réflexion sur le rôle des communs territoriaux dans la composition de biorégions (cf. premières journées à Lyon et école d’hiver à Grenoble), ainsi que la diversité des savoirs nécessaires à l’autogestion  d’un milieu socio-écologique (cf. école d’été à la Communauté de l’Arche de Saint-Antoine). Les communs territoriaux constitueraient, selon nous, le levier premier de mobilisation et un symbole de rupture (cf. Manifeste du réseau). Ils incarneraient une visée politique d’autonomie par la démocratisation de l’agir et des usages collectifs.

Ces communs fabriqueraient alors diversement lieux et territoires :

  • Tout d’abord, ils fonderaient la création de nouveaux espaces sociaux et structureraient leurs usages : certes pour les plus urbaphiles les « fablabs » et autres tiers-lieux, mais aussi des habitats et jardins partagés, et plus encore des fermes sociales et coopératives intégrales, des centrales villageoises et des communautés existentielles dites critiques, etc. ;
  • ensuite, les biens communs étant pour l’essentiel territorialisés (eau, forêt, biodiversité, terre, semences paysannes…), ils créeraient des communautés politiques autour de leurs usages et de leurs éventuelles modifications induites (ex : enclosure et ses effets paysagers) ;
  • enfin, que l’on les considère les communs comme palliatifs ou supplétifs, critiques ou alternatifs, ils se tiennent toujours dans les marges de l’action publique, donc – en contexte de métropolisation – dans des espaces qui échappent au gouvernement des villes et à son déterminisme fonctionnel des pratiques (espaces délaissés comme les friches urbaines,  espaces de la reconquête foncière avec la guerilla jardinière, espaces périphériques des communautés existentielles…).

Le 27 septembre 2019.


[1] Claire Brossaud, Sandra Fiori et Philippe Simay, 2019, « Les communs urbains : un nouveau droit de cité ? », in Métropolitiques, Disponible en ligne

[2] Pierre Rosanvallon, 2011, La société des égaux, Paris, Le Seuil, Coll. Les livres du nouveau monde, 432 p

[3] Site de l’assemblée des communs

[4] Le wiki des communs

[5] Site des communs d’abord, media web indépendant

[6] Site web de la radio indépendante Libre à toi.

[7] Le réseau francophone des biens communs

[8] La ruche qui dit oui

[9] Slavoj Zizek, 2014, « Un problème au Paradis », traduit de l’anglais par Isabelle Pivert, in Villes rebelles. De New York à Sao Paulo, comment la rue affronte le nouvel ordre capitaliste mondial, Editions du Sextant, pp. 143-154.

[10] Cf. Thèse en cours de Géographie et aménagement par Loriane Ferreira (Université Lyon 2, UMR Triangle, Ecole urbaine de Lyon) sur les cultures écologiques dans les espaces périurbains comme véhicules de subjectivation politique.

[11] Corine Pelluchon, 2018, Ethique de la considération, Paris, éditions Seuil, collection « L’ordre philosophique », 288 p.

[12] Guillaume Faburel, 2018, Les métropoles barbares. Démondialiser le monde, désurbaniser la terre, Lyon, Le passager clandestin, 368 p.

[13] Guillaume Faburel et Daphné Vialan (coord.), 2013, La durabilité et sa prospective sociale, écologique et politique au prisme des modes de vie. Enquête dans les éco-quartiers d’initiatives habitantes et/ou d’orientation sociale, Rapport du Bureau de recherches Aménités pour le Ministère de l’Égalité des Territoires et du Logement (DGALH/DHUP/AD4), février, 116 p. ; Guillaume Faburel et Mathilde Girault, 2015, « Vers de  nouveaux  communs par une « infrapolitique ». Le cas de certains éco-quartiers », Revue Socio-Anthropologie, n° 32, Habiter ou vivre autrement ?, pp. 103-121, Disponible en ligne

[14] « Imaginaires et visions habitantes », in Guillaume Faburel, Camille Roché et Vincent Prié, 2015, « Imaginaires et visions habitantes », in Coupes et découpes territoriales. Quelle réalité du bassin de vie ?, Les Cahiers de l’Institut d’Aménagement et d’Urbanisme – Ile-de-France, n° 172, pp. 124 – 126.

[15] Le site des territorialistes italiens

[16] Alberto Magnaghi, 2014 (original 2010), La biorégion urbaine, petit traité sur le territoire bien commun, Eterotopia France, coll. « rhizome », p. 13.

[17] ibid.

[18] Cf. Thèse en cours de Géographie et aménagement de Maële Giard (Université Lyon 2, UMR Triangle) sur la pensée territorialiste et ses traductions en différentes modalités d’auto-gouvernement territorial. 

Episode 3 : Les communs en marge des institutions économiques et politiques

L’effervescence autour des communs

Depuis plusieurs années, les notions de biens communs et communs apparaissent comme incontournables pour penser et structurer les alternatives à l’emprise marchande des existences humaines et non humaines. La critique du néolibéralisme passerait par un questionnement des institutions économiques et des dispositifs politiques de ce jour. Ces notions assureraient à la fois la construction et la diffusion de principes partagés dans l’usage de ressources (humaines, sociales, environnementales…), et la mise en réseau d’activités alternatives qui éclosent dans les territoires autour de thèmes variés (habitat partagé, tiers lieux, monnaie locale…). Ces notions reposeraient sur un double volet d’actions qu’elles essaieraient de lier :

  • d’une part, elles relèveraient d’une approche analytique des nouveaux facteurs d’engagement, des modes de coordination et de prise de décision, etc., et conceptuelle de nouveaux cadres juridiques, des registres axiologiques de l’action, etc. ;
  • de l’autre, elles s’inscriraient dans un cadre pratique qui, partant des expériences revendiquées comme « communs », chercheraient à lever les difficultés rencontrées en interne ou dans les relations aux institutions économiques et politiques, ainsi que dans un cadre opérationnel de mise en réseau, de gestion écosystèmique d’une ressource…

Dès lors, ces notions sont mobilisées aussi bien par les champs de l’action collective [1], de la recherche scientifique [2], que les métiers de l’action territoriale [3]. Il n’est ainsi pas étonnant que les premières journées d’étude organisées par le réseau francophone des territorialistes aient questionné la construction des communs territoriaux avec des personnes issues de ces trois publics [4].

Cette effervescence peut surprendre lorsqu’on sait que les communaux existaient encore au XIXème siècle, avant la deuxième étape de la « Révolution agricole » par la mécanisation et la restructuration induite des bocages (par suppression de haies) pour laisser le passage aux machines agricoles. Mais il s’agit d’une « histoire occultée » selon David Bollier [5], notamment par la parabole néolibérale sur la « tragédie des communs » : « [l]a tragédie des communs est l’un de ces concepts de base incessamment ressassés aux étudiants, du moins dans les cours d’économie » [6]. La tragédie des communs désigne la reconnaissance, construite politiquement, du marché économique comme seul mode de régulation pérenne des ressources.  La prégnance de la tragédie des communs  explique qu’il aura fallu attendre le prix Nobel d’économie d’Elinor Ostrom sur les biens communs [7] pour faire réemerger ces réflexions.

Des biens communs aux mondes communs

La définition même du « commun » renvoie en fait au mode de gouvernance d’une ressource partagée selon des règles de gouvernement qui ne relèvent ni du marché ni de l’Etat. Elle interroge conjointement les notions de propriété et d’usage (co-propriété, propriété associative, propriété collective…) : l’usage de ressources naturelles à petite échelle pour Elinor Ostrom, l’usage de ressources localisées et particulières à une communauté pour David Bollier. Face à la privatisation et l’épuisement croissants des ressources, matérielles et immatérielles, sociales et écologiques, il conviendrait de hisser au rang de « communs » certaines de ces ressources, dont la rareté ne saurait plus être régie par les régimes publics et privés des droits de propriété, donc par l’intérêt général ou la logique de marché. Appuyé sur une critique vive de la rationalité instrumentale et évaluatrice du politique (institutions, modèles, représentativité…), il y aurait alors nécessité, selon nombre d’auteurs, d’une auto-organisation et de relocalisations démocratiques à d’autres échelles.

Dès lors, cette effervescence s’inscrit dans un double mouvement : renouer avec un héritage politique d’auto-gouvernement par des communautés et politiser l’action collective autour de certaines ressources en dehors de l’ordre politique défini par les cadres partidaires, syndicaux, associatifs… A la différence de la notion de « biens communs », la notion de « commun » refuse une réduction à une matérialité (ressource) : les communs mettraient plus amplement l’accent sur des considérations économiques [8], juridiques [9], politiques [10] et d’organisations pratiques [11].

Les « communs » sont donc ce que nous construisons collectivement pour fonder autrement nos rapports à l’altérité, largement représentée à ce jour par les crises économique et sociale, écologique et politique. Il s’agit de se lier autrement que par les règles néolibérales aux tiers (humains et non humains) et aux environnements (fleurs, arbres, pierres…). Par l’identification du rôle de chacun·e dans leurs constructions, ces communs contribueraient à créer un sujet collectif [12]. Les expériences pratiques des communs participeraient alors à la refondation de situations critiques, de subjectivités politiques, de communautés d’action et de vie.

Contrairement aux méta-récits modernes de l’occident qui visent un Progrès (ex : le productivisme comme amélioration des conditions de vie humaine, l’approfondissement des savoirs produits comme émancipation), aux universalismes institutionnels définissant a priori les groupes d’acteurs et les affaires politiques,  la construction des communs suppose ainsi d’adhérer à l’idée qu’« [i]l n’y a pas de monde commun qui préexisterait à l’expérience que l’on en fait. Il n’y a que des formes de communisation qui rendent le monde ingouvernable » [13]. En ce sens, le(s) monde(s) commun(s) demeure(nt) bien à construire [14].

Les communs font-ils commun ?

Si l’on ne peut nier le caractère mobilisateur et fédérateur de ces notions, la diversité des domaines concernés (économie, agriculture, mobilités, habitat…), des outils choisis (du numérique, de la communication non violente, de l’éducation populaire…) et des échelles impliquées (du logement au aux enjeux supranationaux, en passant par initiatives de quartiers ou déploiements de la ville) conduit à interroger leur signification plus ou moins partagée.

Or, une rapide analyse des contextes d’émergence (ex : Mouvement des sans terres, Droit au Logement) et des cultures d’appartenance (militance écologique ou de défense des droits de communautés locales, promotion de l’Economie Sociale et Solidaire…) donne à voir une distinction forte dans les positions critiques défendues. Les rapports à l’action publique illustrent ces différences de positionnement :

  • certains considèrent les biens communs ou communs comme des pratiques supplétives ou palliatives de l’action publique [15] ;
  • d’autres s’inscrivent explicitement dans une perspective radicalement alternative du néolibéralisme.

Si les communs se réunissent par leurs volontés de se soustraire à la marchandisation du vivant et des relations sociales et, à cet égard, se différencient fondamentalement d’autres actions menées aussi aux marges de l’action publique [16], ils sont aussi traversés de différences dans leurs rapports aux institutions publiques. Se pose alors la question des communs derrière cet engouement… pour les communs. Qu’est-ce qui anime leur engagement et fonde leur reconnaissance comme acte politique ?

Le 27 septembre 2019.


[1] Ex : Manifeste pour la récupération des Biens Communs, 2009.

[2] Pascal Nicolas-Le Strat, 2016, Le travail du commun, Rennes, Éditions du Commun, 308 p. ; Marie Cornu-Volatron, Fabienne Orsi, Judith Rochfeld (dir.), 2017, Dictionnaire des biens communs, PUF, Collection Quadrige, 1 248 p.

[3] Ex : rencontre annuelle de 2014 de la Fédération Nationale des Agences d’Urbanisme (FNAU) portant sur « La recherche du bien commun territorial » ; le projet scientifique « BIenS COmmuns et TErritoire – BISCOTE » du Plan Urbanisme Construction et Architecture (PUCA) développé en 2017.

[4] La construction des communs territoriaux : biorégion urbaine vs métropolisation. L’enjeu de la construction démocratique des savoirs, Lyon, 23 et 24 mars 2016 (UMR Triangle, Université Lyon 2, IEP de Lyon)

[5] David Bollier, 2014 (original 2003), La renaissance des communs, éditions Charles Léopold Mayer, p. 18.

[6] « La tragédie des communs est l’un de ces concepts de base incessamment ressassés aux étudiants, du moins dans les cours d’économie » Elle est considérée comme l’un des principes fondamentaux de la science économique – un avertissement salutaire quant à l’impossibilité de l’action collective. Après avoir fait éprouver à sa classe le frisson d’angoisse rituel, le professeur entraîne prestement ses étudiants vers l’attraction principale : les vertus de la propriété privée et des marchés libres. » (ibid., p. 34).

[7] Elinor Ostrom, 2010 (original 1990), Gouvernance des biens communs. Pour une nouvelle approche des ressources naturelles, Bruxelles, éditions De Boeck.

[8] Benjamin Coriat, 2015, Le retour des communs : la crise de l’idéologie propriétaire, Les liens qui libèrent, 250 p. ; Olivier Weinstein, 2015, « Comment se construisent les communs : questions à partir d’Ostrom », dans Benjamin Coriat (dir.), 2015, Le retour des communs : la crise de l’idéologie propriétaire, Les liens qui libèrent, 250 p.

[9] Fabienne Orsi, 2013, « Elinor Ostrom et les faisceaux de droits : l’ouverture d’un nouvel espace pour penser la propriété commune », Revue de la régulation, n° 14. Disponible en ligne ; Caroline Guibet Lafaye, 2014, « La naturalisation de l’appropriation privative », Revue de Philosophie Economique / Review of Economic Philosophy, De Boeck, vol. 2, n° 15, pp. 35 – 68.

[10] Pierre Dardot et Christian Laval, 2014, Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris, La Découverte,  600 p.

[11] David Bollier, 2014, op. cité. ; Pascal Nicolas-le-Strat, 2016, Le travail du commun, Éditions du commun, 310 p.

[12] Antonio Négri, 2012, « Le Commun, c’est un “faire ensemble” », EcoRev’, vol. 1, n° 39, pp. 64 – 69. Disponible en ligne

[13] Josep Rafanell I Orra, 2018, Fragmenter le monde, Editions divergences.

[14] Bruno Latour, 2011, « Il n’y a pas de monde commun : il faut le composer », Multitudes, n° 45, pp. 38 – 41, Disponible en ligne

[15] Ex : « Quelle que soit leur échelle – de l’immeuble à la planète –, elles apportent des réponses inédites et robustes, là où la puissance publique et le marché sont souvent absents ou inefficaces. » (http://villes.bienscommuns.org/a-propos)

[16] Par exemple, toutes les monnaies complémentaires ne sont pas des communs : si une monnaie locale fédère et organise les énergies communautaires autour d’un projet territorial partagé, le bitcoin est géré comme un bien privé à visée principalement spéculative (cf. Rapport Magnen et Fourel, 2015, D’autres monnaies pour une nouvelle prospérité).

Episode 2 : De la relocalisation des résistances aux formes-de-vie post-urbaines

Si les résistances entreprises au cœur des métropoles semblent en fin de compte trouver leurs limites dans leur portée à la transformation – par les contraintes institutionnelles, la normalisation des conduites, la proximité avec les appareils du pouvoir… – ne devrait-on pas alors aller regarder du côté des expériences de résistances hors des métropoles ? D’autant plus qu’un foisonnement se déploie également de plus en plus aux confins voire en dehors des grandes villes métropolisées.

Au cœur de l’alternative : un foisonnement dans les marges

Les oppositions aux grands équipements résistent, pour nombre, aux projets du développement néolibéral et à leur monde, singulièrement sur les fronts des lisières extensives de l’urbain métropolitain : grands équipements de transports (aéroports, gares, contournements autoroutiers…), centres commerciaux de nouvelle génération, parcs ludiques et culturels…[1].

Dans le même temps, les styles de vie tendent de plus en plus clairement à évoluer (logement et alimentation, déplacements et éducation…) et à se délocaliser, réalisant ainsi parfois des engagements de l’ordinaire, ceux d’une infrapolitique [2]. Ils créent dès lors, quelques politicités [3], notamment dans les quartiers populaires [4]. Ils se relocalisent, notamment dans une proximité écologique, à la fois facteur de calme mais aussi souvent perçue comme la possibilité, notamment par la mise en culture de la terre, de reprendre un certain pouvoir d’agir, dans un souci de soi. Tout ceci lorsque dans ces mêmes fameuses périphéries, quelques succès électoraux visent justement à déroger à l’homogénéisation fonctionnelle et à la standardisation morphologique des grandes concentrations urbaines, comme les exemples de la collégiale participative de Saillans et la gestion communale directe à Trémargat le dessinent.

Par-delà ces besoins renouvelés de nature, la mobilisation récente des Gilets Jaunes, plurielle, est venue, à sa manière et à sa mesure, signifier éloquemment l’entrée de styles de vie dits « périphériques » en politique. Il est vrai que « [l]a métropolisation est aussi un instrument difficilement gouvernable de tri et de classement des groupes sociaux produisant des espaces toujours plus fragmentés où la démocratie fait question » [5].

En fait, entre contestations et résistances, alternatives et reprises électorales, si de plus en plus de personnes transforment diversement et directement leur réel, ils décident pour cela de s’éloigner voire de se retirer des grandes villes : autoconstruction et habitat autogéré, permaculture et circuits courts alimentaires, jardins collectifs et potagers communautaires, fermes sociales et monnaies complémentaires, ressourceries et centrales villageoises, coopératives intégrales et communautés existentielles… [6] Or, ce mouvement se nourrit abondement des impressions voire émotions évoquées précédemment et suscitées par la métropolisation des vies urbaines (cf. épisode 1).

Ras-le-bol, impressions d’étouffement, de fatigue, de « passer à côté de sa vie », ainsi qu’une envie de « simplicité », une volonté de cohérence entre valeurs revendiquées et pratiques, effectives se combinent au souhait de se rapprocher des éléments de nature, de vivre en accord avec les rythmes naturels… Le rapport à la terre est central dans nombre de ces trajectoires, qui ne se réduisent pas à des reconversions professionnelles même si les « néopaysans » [7] apparaissent comme une des figures les plus médiatisées de ce phénomène.

Constructions politiques de ces multiples résistances

Ce mouvement se nourrit de ces ressentirs, singuliers mais collectivement partagés, suscités par la métropolisation. Il forge d’autres formes-de-vie sous le visage d’enclaves décentralisées – on peut ici penser aux utopies pirates des zones à défendre [8]. Les luttes, notamment par l’occupation des lieux, instituent de nouvelles formes-de-vie par d’autres rapports au monde et aux autres. D’autres manières d’habiter s’y inventent, ainsi qu’au sein plus largement de communautés existentielles critiques [9]. Il en est de même des éco-lieux et éco-villages peuplant dorénavant tout l’espace hexagonal [10]: des expériences de vie sont menées, autour de l’écologie et de la recherche d’une certaine autonomie, notamment par l’acquisition de savoirs pratiques et situés introduisant de nouveaux rapports aux espaces et lieux de vie. Ces expériences incluent une dimension collective, reposant sur la volonté d’inventer à plusieurs ce que pourrait être un habiter écologique, situé dans un lieu et un temps donné. Les idées d’harmonie et d’équilibre – avec les autres et soi-même, comme avec les ressources naturelles et son milieu de vie – y paraissent primordiales.

À cet égard, le travail effectué par des membres du réseau des Territorialistes dans les Cévennes auprès du Collectif Vallée Longue interroge également la quête d’autonomie dans ces expériences et lieux qui dessinent la relocalisation des résistances – une autonomie qui se construit à la fois ensemble et par soi-même, dans des rapports renouvelés aux savoirs et savoir-faire. Ainsi, collectivement reliées et/ou sur la base d’initiatives singularisées, dans l’héritage de certaines expériences communautaires des années 1970 mais aussi autour de réseaux parfois distendus spatialement, mais très soudés socialement, d’autres manières de « faire village » [11] se construisent. En Vallée Longue, le souhait de partager ces expériences multiples, de réfléchir ensemble à ce qu’elles apportent, de débattre collectivement de leur sens et de ce qui pourrait y être apporté a mené à la création de rencontres et événements organisés par le collectif. Les Automnales 2018, une série de rencontres organisées pendant une dizaine de jours autour de différentes thématiques au cœur des interrogations du collectif, sont le premier événement proposé pour répondre à ce besoin et ouvrir les réflexions.

Qu’est-ce que cette relocalisation dessine ?

À la différence des premières vagues de ce qui était analysé comme un « phénomène néo-rural » de « retour à la terre », la sociologie de ces phénomènes – pluriels mais qui ont en commun une relocalisation de formes-de-vie – est plutôt hétérogène, sans que ne ressorte un parcours-type. De plus en plus diversement composé – des précaires solitaires aux ménages à fort revenu, de « l’ultra-gauche » remontée aux cadres surmenés – ce foisonnement véhicule néanmoins des « communs ». Surtout, des exemples ne cessent d’abonder. L’exemple de la gestion municipale par collégiale de Saillans est sûrement à ce jour un des exemples les plus  emblématiques et médiatisés de cette relocalisation politique [12]. Suite à une lutte menée en 2011 par des habitants, contre un projet de zone commerciale, une liste citoyenne s’est constituée et a remporté les élections municipales de 2014. Depuis, un ensemble d’expérimentations démocratiques ont été mises en œuvre dans l’optique de pérenniser un mode de gouvernance commun avec son lot de réussites, mais aussi de difficultés.

Trémargat, une petite commune bretonne d’à peine 200 habitants, est un exemple tout autant « médiatisé » que Saillans [13]. Dans les années soixante-dix, un groupe de jeunes décide de réaliser un « putsch paysan » face aux prétentions agro-industrielles du maire en place. Depuis lors, la gestion municipale est un exemple démocratique et écologique pour bien d’autres, ce qui en a fait toute sa notoriété.

La municipalité de Trémargat fait par ailleurs partie de l’association BRUDED. Née en 2005 sous l’impulsion de petites communes rurales bretonnes, l’association est aujourd’hui un réseau solidaire d’échanges d’expériences et de réalisations de projets alternatifs composé de 160 communes. Comme BRUDED à l’habitude de le dire, « ce sont des élus qui parlent aux élus ». Guipel, Hédé-Bazouges, Langouët, Laurenan, Quistinic sont autant de communes qui dessinent une autre géographie, que celle imposés par les politiques de métropolisation, et qui dans un même temps participent de la construction d’autres communs territoriaux.

Il existe par ailleurs aussi des reprises en main plus habitante qu’institutionnelle, certaines communes du plateau de Millevaches en étant la preuve. A Faux-la-Montagne et Gentioux par exemple, les habitants expérimentent d’autres rapports à l’espace empreints de respect des sociétés locales et des milieux de vie. Le Constance Social Club [14], la Renouée [15] ou encore le centre d’étude et de recherche du Chammet[16], sont autant de lieux d’action habitante qui participent d’une relocalisation politique et d’une diffusion de formes-de-vie post-urbaines.

En fait, gravitent autour de ces communes une multitude de contestations et de résistances, mais également des espaces alternatifs, dits lieux d’action habitante [17]. Entre mise en espace du commun et nouvelles formes d’engagement, ces expériences plus communales que municipales (cf. épisode 4) questionnent profondément les institutions.  Au point que de grandes institutions publiques comme l’Agence De l’Environnement et de la Maitrise de l’Energie (ADEME), ou encore le Centre d’Etudes et d’expertise sur les Risques, l’Environnement, la mobilité et l’Aménagement (CEREMA), et même le Ministère de la transition écologique et solidaire s’attachent dorénavant à suivre de loin, faute de mieux, ces expériences.

Par-delà la disqualification coutumière (nous aurions affaire à un « néolocalisme » pétri d’égoïsmes individuels), ces communs et leur multitude traceraient selon nous les premiers sillons d’une ère d’ores et déjà post-urbaine, puisque la métropolisation ne cesse de convertir l’ensemble des villes en lieux de surdensité et d’artificialité.


[1] Des plumes dans le goudron, 2018, Résister aux grands projets inutiles et imposés. De Notre-Dame-des-Landes au Val de Suse, Paris, Textuel.

[2] James C. Scott, 2008, La domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Paris, Éditions Amsterdam, 270 p.

[3] Denis Merklen, 2006, « Une nouvelle politicité pour les classes populaires », Tumultes, n°27, vol. 2, Disponible en ligne

[4] Sophie Béroud, Paul Bouffartigue, Henri Eklert et Denis Merklen, 2016, En quête des classes populaires. Un essai politique, Paris, La Dispute, 2016, 216 p.

[5] Guy Di Méo, 2013, « La métropolisation : reflet et outil de la mondialisation/globalisation », Revue du Projet, n°32, Disponible en ligne

[6] Guillaume Faburel et Mathilde Girault, 2016, La fin des villes, reprise de l’action, Carnet de la décroissance, n°3, Editions Aderoc

[7] Lucile Leclair et Gaspard d’Allens, 2016, Les néo-paysans, Seuil, 144 p.

[8] Hakim Bey, 1997, TAZ. Zone autonome temporaire, Paris, L’Eclat, 90 p.

[9] Christian Arnsperger, 2009, Éthique de l’existence post-capitaliste – Pour un militantisme existentiel, Éditions du Cerf, 314 p.

[10] Cf. Thèse en cours de science politique par Lucie Lerbet (Université Lyon 2, UMR Triangle), sur les formes d’habiter et de vie produites par les imaginaires alter ou post-urbains.

[11] Geneviève Pruvost, « Faire village autrement », Socio-anthropologie, n°32, 2015, p. 21-39. Disponible en ligne. Si le travail de Geneviève Pruvost est ici axé autour de l’habitat léger, néanmoins certains constats, autour de ce qui formerait un « réseau dense d’alternatives », avec l’importance de l’hospitalité et de l’entraide, nous paraissent résonner avec le cas que nous étudions, un collectif habitant composé de personnes qui ne vivent pas une vie communautaire mais s’interrogent sur la dimension collective de leurs choix de vie orientés par des préoccupations sociales et environnementales.

[12] Gaspard d’Allens et Lucile Leclair, 2016, « À Saillans, les habitants réinventent la démocratie », Reporterre.net, Disponible en ligne

[13] Marion Guyonvarch, 2014, « Trémargat, laboratoire d’alternatives et de démocratie participative à ciel ouvert », Bastamag.net, Disponible en ligne

[14] http://constancesocialclub.org/

[15] https://renouee.millevaches.net/

[16] https://www.okpal.com/centre-de-recherche-et-d-etude-du-chammet/#/

[17] Cf. Thèse en cours de Géographie et aménagement par Thibaud Cavaillès (Université Lyon 2, UMR Triangle) sur les alternatives municipales à l’urbanisme moderne et aux formes de l’engagement dès lors développées. 

Episode 1 : La subjectivation néolibérale des vies urbaines et de leurs résistances

La métropole est-elle une « [é]chelle pertinente de nos villes réelles ou seules unités compétitives de l’économie globale » se demandent Julien Damon et Thierry Paquot [1] ? Selon le réseau des Territorialistes, la métropolisation des villes ne constituerait pas seulement un changement d’échelle et de proportion, mais opèrerait une évolution du vécu urbain (les ressentirs et les affects suscités par l’expérience urbaine) et de l’urbanité (les valeurs associées à la ville). Les expériences habitantes des grandes villes et des métropoles sont différentes, suscitant donc des « ressentirs » différents. Pourtant, nous allons voir, dans ce premier épisode, que cette différence des « ressentirs » habitants se révèle peu renseignée par la recherche académique ; cette dernière continue de conférer à l’urbanité une capacité d’émancipation collective par le progrès individuel, reconnaissant donc peu les affects d’injustice, de relégation, d’étouffement, etc., que suscitent les expériences urbaines. La puissance subversive voire transformatrice attribuée aux résistances métrpolitaines s’expliquerait par cette représentation émancipatoire de l’urbanité, très largement véhiculée notamment par le discours académique.

Normalisation des expériences urbaines : Des esthétiques aux conduites

La concentration métropolitaine des populations et des activités socio-économiques demande, par exemple, un changement de la forme urbaine, notamment par la réhabilitation des patrimoines historiques centraux, l’amplification des grands chantiers de la rénovation urbaine, la multiplication des grands équipements dits structurants de l’aménagement (transports, sports, commerce, culture…). De même, la concentration suppose une attractivité métropolitaine qui se construit par une esthétique architecturale (« folies » architecturales, prouesses technologiques, « arts de rue »…) et paysagère (végétalisation des centres-villes, quartiers écologiques, renaturalisation des berges…), identifiée dans un branding et son naming.

Cette métropolisation des formes et esthétiques urbaines conduit à homogénéiser les expériences urbaines. Toute métropole dans le monde a son métro ou son tramway, ses équipements footbalistiques pouvant accueillir des événements mondiaux, son festival, son paysage de skylines avec un parc au pied (sur le modèle de Central Park)… La reproduction de ces expériences urbaines est assurée par un système de sécurisation des espaces publics et d’orientation des modes de vie par la surveillance amplifiée (ex : caméras), les mobiliers connectées (ex : panneaux), les applications des services urbains (ex : de mobilité)…

De cette normalisation des expériences urbaines, les EcoQuartiers constituent à la fois un exemple et un instrument. L’écoquartier véhicule en effet des représentations professionnelles d’un idéal de l’écocitoyen et d’une manière attendue de vivre en ville, déconnectées de la réalité sociale et politique des modes de vie. Cette gouvernementalisation des conduites tend à définir une vision techniciste de la durabilité et à dépolitiser les comportements écologiques [2],comme en attestent les procédés écotechniques de suivi de la consommation individuelle, d’optimisation énergétique [3]… 

Selon ces desseins communs aux métropoles (concentration, attractivité et sécurisation), la ville métropolisée serait notre avenir… commun. Un commun imposé et normalisé.

Un darwinisme social par les politiques de métropolisation

Mais ce commun n’est pas destiné à tout le monde. Les politiques de métropolisation s’adressent, indirectement, à un certain public particulièrement doté en capital social et / ou économique et / ou créatif. En effet, les métropoles cherchent à concentrer, donc attirer, des activités et des fonctions requérant un fort capital immatériel (diplômes, savoir-faire, réseaux…) : la conception-recherche, les prestations intellectuelles, le commerce inter-entreprises, la gestion, la culture et les loisirs. Les politiques de métropolisation s’adressent à seulement 40 % des populations métropolitaines de ce jour…

Par là, elles conduisent à des changements de populations : « nouvelles classes dirigeantes » de la finance ou de la communication, fameuses « classes créatives » des secteurs à haute valeur ajoutée (sciences et ingénierie, architecture et design, arts et loisirs…), ainsi que quelques groupes plus historiques, comme la petite bourgeoisie intellectuelle, mais également des jeunes bien formés et un troisième âge bien portant, adeptes du « nomadisme » planétaire.

Ce changement de populations a des conséquences sociales externes (ex : dissémination des catégories populaires) comme internes aux métropoles (ex : gentrifications et ségrégations spatiales croissantes), qui focalisent de plus en plus l’attention des chercheur·e·s (ex : Chabrol, Collet, Giroud, Launay, Rousseau et Minassian, 2016). Nous sommes bien loin de l’urbanité comme valeur de l’accueil, tel que peuvent encore la définir certains [4].

Les « ressentirs » habitants de la métropolisation

Ces « ressentirs » apparaissent comme communs du fait de la généralité des processus décrits, des sujets cristallisant ces ressentirs, et des affects partagés qu’ils nourrissent. En effet, ces « ressentirs » se structurent autour de sensations et d’émotions, d’impressions et de sentiments, de plus en plus partagées :

  • Une sensation d’accélération sans frein des rythmes de vie par fonctionnalisation des lieux et par une hypermobilité de plus en plus vantée comme premier capital social, et une impression d’étouffement par la concentration spatiale des flux de populations et par la dilatation temporelle des activités (cf. colonisation des temps sociaux de repos),
  • Un sentiment croissant d’exclusion face aux mutations sociales rapides des espaces, directement relié à la question des contraintes temporelles personnelles dans un monde urbain en accélération (ex : nouvelles enclosures résidentielles et ségrégations croissantes),
  • Des émotions de plus en plus vives vis-à-vis de l’altération écologique des milieux (ex : fournaises et ressentis de suffocation), et, dans le même temps, un sentiment de culpabilité voire d’injustice à travers les effets de l’institutionnalisation du discours écologique et de la gouvernementalité néolibérale des conduites (ex : diffusion des éco-gestes) qui entraine de l’incompréhension voire du mécontentement et constitue un frein à la transformation des modes de vie,
  • Et quelques croyances manifestes d’une relégation politique dans une frange devenue majoritaire de la population, qu’elle vive en dedans ou, surtout, en dehors des grandes villes (fameux débat sur la « France périphérique »… et ses Gilets jaunes), et un sentiment de défiance vis-à-vis des politiques institutionnelles et des élus qui traduit un accès inégal à la sphère publique et une fragilisation de l’idéal démocratique.

Des « ressentirs » oubliés par la recherche académique contemporaine

Si les gouvernances métropolitaines sont de plus en plus analysées [5], les « ressentirs » de ces évolutions n’interpellent que peu les milieux de la recherche actuellement. Pourtant, dès le milieu des années 1960, l’homogénéisation des expériences urbaines et leurs effets en termes de « ressentirs » ont été dessinés par des chercheurs : Radkowski par l’habiter [6], Lefebvre et Régulier par la rythmanalyse [7], et, bien-sûr, Debord et Vaneigem avec l’œuvre psychogéographique. Le symbole de puissance et de prospérité que constitue la métropole semblait dès lors durablement écorné, amenant par exemple Françoise Choay, Gaston Bardet ou Paul-Henry Chombart de Lauwe, à lutter contre son gigantisme, sa promiscuité, et son excès d’anonymat de l’urbain, annonçant parfois à cette aune… la « fin des villes » [8] ou « la mort de la ville » [9].

Cette entrée analytique par les ressentirs est née de l’observation d’une évolution de l’urbanité sous l’égide des métropoles. Alors que prédominait une représentation de la ville comme un théâtre d’opportunités et de liens sociaux (cf. définition véhiculée par l’Ecole de Chicago), ces chercheurs ont questionné dans les années 1970 la capacité des villes  grossissantes à réaliser les valeurs dont elles se réclamaient. On y parlait déjà de machine à « consommer de la sociabilité » [10]. Ils ont notamment remis en cause la fable « inclusive » tant défendue par des messages institutionnels et grands discours académiques, toujours très actuels :

  • élévation sociale et émancipation collective des vagues successives de populations issues des exodes ruraux forcés (d’abord par accès à l’emploi et au salariat) ;
  • intégration individuelle à la mosaïque humaine par le brassage culturel et le mélange social…
  • dans le respect de l’anonymat de chacun (en lieu et place du « contrôle social » de l’appartenance villageoise).

Ils interrogeaient même un certain déterminisme social par la forme et l’esthétique métropolitaines, prenant la forme d’une « fusion-confusion entre la connotation d’une certaine forme écologique et l’assignation d’un contenu culturel spécifique » [11]. C’est le fondement même des savoirs de gouvernement autour de l’aménagement et l’urbanisme, l’architecture et le paysagisme, etc., qui est ici questionné.

Des luttes urbaines aux résistances à la métropolisation

A l’inverse des ressentirs en eux-mêmes, leurs effets sont largement visibles. Ces ressentirs suscitent des désirs de transformation des cadres et organisations urbains, des réseaux et sociabilités urbains, sous la forme d’une diversité et multiplicité de résistances et d’alternatives au sein des cœurs urbains en voie rapide de métropolisation [12].

Nul ne peut par exemple nier la vigueur actualisée des squats, d’abord militants [13], et surtout du mouvement dit des places : des Printemps arabes (Taksim à Istanbul, Tahrir au Caire, Kasbah à Tunis…) aux différents Occupy (ex : Zuccotti à New York) voire Indignés, des mobilisations anti-austéritaires (du 15-M dans les traces des Indignés à la Puerta del Sol à Madrid ; de la Place Syntagma à Athènes ; de la Plaça Catalunyà de Barcelone…) aux Nuits Debout voire à Maïdan (Kiev). Nous ne minorons pas non plus certains regains, très souvent sporadiques mais par moment fort éloquents :

  • depuis des marches anti-touristes à Venise et à Barcelone, la lutte contre la gentrification à Lisbonne [14], ou encore, de plus large ampleur, pour la gratuité des transports au Brésil [15] voire le mouvement citoyens engagé à Berlin avec son célèbre « Fuck Off Google ! » contre les grands bailleurs privés (et notamment des revendicatios fortes de gel des loyers) [16],
  • jusqu’à des convergences politiques remarquées, récemment contre l’emballement équipementier du Grand Paris [17] et plus historiquement contre l’écologie forcement vertueuse d’une ville devenue au forceps éco-métropole [18],
  • avec dès lors des causes réapparues, à l’exemple du droit à la ville à Madrid avec les Laboratorios ciudadanos ou encore à Genève [19].

Enfin, les actions dites de l’alternative par l’entraide ne cessent de foisonner en ville : Disco Soupes et bricothèques, recycleries et ateliers de réparation, boîtes à partage et bacs à cultiver [20]… Par toutes ces actions, la métropole suscite l’espoir de sa transformation intérieure.

Quelle portée à la transformation des résistances métropolitaines ?

Mais, lorsque l’hyper (-activité, -mobilité, -connectivité, -urbain…) gouverne à ce point nos vies par les mouvements incessants et le divertissement permanant ; lorsque la grande ville est à ce point marquée par des dynamiques de normalisation des expériences urbaines et de darwinisme social, est-elle encore un milieu propice tant à la diversité (sociale, culturelle, ethnique…) qu’à l’altérité (par la rencontre et le mélange), tant à l’hospitalité (par l’accueil et la dignité) qu’à l’urbanité (dans les rues et sur les places, dans les parcs et les squares…) ? Peut-elle encore être le berceau du fameux « esprit des villes » et de ses vertus prétendument cardinales [21] ? Si la ville métropolisée ne fait plus société voire Cité [22], peut-elle encore faire Polis ? Cette ville ne constituerait-t-elle pas dès lors, pour retourner le célèbre titre de Harding, la tragédie première des communs ?


[1] Julien Damon, Thierry Paquot, 2014, Les cent mots de la ville, Presses Universitaires de France, Coll. Que-sais-je ?, 128 p.

[2] Hélène Reigner, 2015, « Une gouvernementalisation néohygiéniste et néolibérale des conduites », dans Boissonade Jérôme (dir.), La ville durable controversée. Les dynamiques urbaines dans le mouvement critique, Paris, Editions Petra, pp.171-195.

[3] Cf. Thèse en cours en Géographie et Aménagement de Karl Berthelot (EHESS, Géographie-Cités) sur les cultures sociales de l’écologie et l’écocitoyenneté en écoquartier.

[4] Par exemple : Jacques Lévy, Urbanité/s, documentaire, 2014.

[5] Par exemple : Christian Lefèvre, 2013, Nathalie Roseau et Tommaso Vitale, De la ville à la métropole. Les défis de la gouvernance, Paris, L’Œil d’or, 400p.

[6] Georges-Hubert de Radkowski, 2002, Anthropologie de l’habiter, Paris, PUF (textes écrits entre 1963 et 1968)

[7] Henri Lefebvre et Catherine Régulier, 1985, « Le projet rythmanalytique », Communications, 41, p. 193-194.

[8] Pau-Henry Chombart de Lauwe, 1982, La fin des villes : mythe ou réalité ?, Paris, Calmann-Lévy, 246 p. 

[9] Françoise Choay, 1994, « Le règne de l’urbain et la mort de la ville », dans La Ville, art et architecture en Europe, 1870–1993, Paris, Centre Georges Pompidou, pp. 26-35.

[10] Jean-Pierre Garnier et Denis Goldschmidt, 1978, La comédie urbaine, Paris, Maspéro, p. 176.

[11] Manuel Castells, 1972, La question urbaine, Paris, Maspero, p. 111.

[12] Harvey, 2015, Editions du Sextant, 157 p.

[13] Thomas Aguilera et Florence Bouillon, « Le squat, un droit à la ville en actes », Mouvements n°74, 2013/2, pp. 132 – 142, Disponible en ligne

[14] Particulièrement dans le quartier Alfama : http://jefklak.org/?p=5088

[15] Journées de Juin dans les villes brésiliennes en 2013.

[16] Rachel Knaebel, 2019, « Face à l’explosion des loyers à Berlin, un puissant mouvement d’habitants veut exproprier les gros bailleurs privés », Bastamag, Disponible en ligne

[17] Depuis la Costif (Coordination pour la solidarité des territoires d’Ile-de-France et contre le Grand Paris) jusqu’à l’assemblée des collectifs en lutte contre le Grand Paris

[18] Quartier Libre des Lentillères à Dijon

[19] https://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/deux-mille-personnes-manifestent-ville-chere/story/

[20] Nous ne parlons pas ici de la multiplication des Tiers-lieux, Fablabs et HackLabs avec le mot d’ordre du Do It Yourself et ses véhicules techniques (ex : Civic Tech), tant il faut savoir raison garder sur les nouvelles prophéties de l’économie dite collaborative et de son urbanisme éponyme (ex : gentrification provoquée par la réoccupation temporaire de friches urbaines).

[21] Thierry Paquot, 2010, L’esprit des villes, Infolio, 368p.

[22] Jacques Donzelot, 1999 « La nouvelle question urbaine », Esprit, n° 258, p. 87-114.


Episode introductif

Le mouvement des Gilets jaunes secoue la France depuis novembre 2018 ; il s’est imposé dans les repas de famille, il alimente hebdomadairement les médias, il structure les débats politiques… Si la durée, le nombre de participants et la diversité sociologique du mouvement expliquent son engouement médiatique et politique, un effet de surprise semble aussi y avoir contribué. L’apparition soudaine du mouvement dans les échanges et le quotidien décrit un souffle démocratique nouveau de socialisation et politisation de certaines populations marginalisées territorialement, exclues socialement… Mais n’y avait-il vraiment pas de signes – auprès de ces populations et, plus largement, dans les territoires qu’elles habitent – de résistance aux projets politiques, de lutte sociale, d’initiatives habitantes, de mobilisations citoyennes… ?  Et, si ces signes avaient été masqués par les politiques de métropolisation (qui concentrent les attentions, les populations et les actions vers les métropoles) et nos conceptions urbaines du politique et de la citoyenneté ? Et si, sur un tout autre sujet, et plus près de nous sans doute, la pandémie du Covid-19 était directement liée à l’urbanisation galopante de la terre, et à la métropolisation frénétique du monde ? Là aussi, n’y avait-il pas eu des signaux clairs de effets délétères, écologiques au premier chef, de la frénésie de la concentration et de la bétonnisation ?  

Perspective territorialiste sur la refondation des communs  

Depuis 2016, le réseau français des Territorialistes cherche à renseigner les expériences pratiques et la créativité sociale des habitants qui fondent une alternative à l’évolution métropolitaine. Les premières journées du réseau ont notamment donné à voir la diversité thématique et le foisonnement des communs territoriaux qui sont d’initiatives habitantes : éco-lieux, fermes sociales, monnaies locales, auto-construction, circuits courts… Par un décentrement dans une communauté existentielle dans la campagne iséroise, l’école d’été a permis de souligner la diversité des formes d’engagement (ordinaire, quotidien, pratique…) qui peuplent ces communs, et des savoirs nécessaires (vernaculaires, sociaux, expérientiels, collaboratifs…). De même, récemment, une enquête a été menée auprès d’habitants d’une vallée des Cévennes qui attire une population en quête d’un affranchissement à l’urbain dense, de même qu’une autre montrant le devenir de fournaises de grandes villes méridionales,  voire à venir les formes « résistantes » d’habiter en périphérie immédiate de phares métropolitains. De l’intérieur comme à l’extérieur plus ou moins proches des espaces métropolitains, des dynamiques habitantes sont donc actives.

La métropolisation : concentration et structuration des pouvoirs économiques et décisionnels

Pourtant, les métropoles s’imposent comme les seules échelles d’aménagement du territoire, voire ses nouveaux acteurs. Nombre de grandes institutions urbaines empruntent dorénavant à la terminologie métropolitaine pour afficher et distinguer leurs rangs et leurs pouvoirs. Certaines se sont même vues décerner récemment des labels par plusieurs Etats, comme les Città metropolitana en Italie et, plus proche de nous, les Métropoles en France ; ainsi, depuis 2014, vingt-deux « grandes » villes françaises sont qualifiées de Métropoles.

Or, nombre de ces villes relèvent déjà d’un fonctionnement métropolitain depuis plusieurs années, voire décennies. Que l’on observe les mutations économiques d’ores et déjà intervenues, par exemple de concentration des firmes et des fonctions de commandement [1], ou encore les stratégies non moins anciennes d’attractivité territoriale (des élites internationales aux « créacteurs », des classes dirigeantes aux « classes » créatives), les métropoles nouvellement estampillées Métropoles sont déjà largement des espaces métropolisés. Et même lorsque l’on prend la définition strictement morphologique, proposée de manière toujours assez fruste par l’urbanisme [2], les grandes villes définissent déjà une aire métropolitaine, notamment par les pratiques (cf. extensions périurbaines et leurs mobilités domicile-travail).

Ainsi, par-delà les colifichets et le marketing qui en est dérivé, par-delà les nouveaux périmètres institutionnels et leurs prérogatives d’intervention, la métropolisation remonte globalement au début des années 1980 et à la dérégulation des pouvoirs nationaux engagée par la contre-réforme néolibérale d’abord depuis les mondes anglo-saxons. Elle incarne un nouvel ordre économique relocalisé dans les villes-mondes et, progressivement, décliné dans des capitales régionales. Preuve de cette ancienneté, les politiques urbaines y suivent la même pente depuis plusieurs années, à Paris et Lyon, à Lille et Strasbourg, à Bordeaux et Grenoble, à Toulouse et Montpellier… à l’aune de cas étrangers très souvent célébrés (Barcelone, Londres, Rotterdam…). Les réformes territoriales ne font globalement qu’entériner institutionnellement des processus déjà largement à l’œuvre.

Peut-on encore “habiter” dans une grande ville ?

Sans surprise, ceci a déjà eu quelques effets remarqués, au premier chef sociaux, qu’il s’agisse d’un peuplement différencié de l’urbain (avec quelques ségrégations non moins remarquées) ou encore des conséquences écologiques des densités recherchées (avec pour exemple les fournaises urbaines croissantes) ainsi que des modes de vie associés (avec ici la conformation aux consommations attendues). Or, si une littérature de plus en plus abondante analyse de tels effets, sous l’angle de leurs processus économiques ou politiques, lorsque nous tentons de saisir ces mécanismes pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire la totalité de l’ère (l’aire) de la condition urbaine mondialisée, des questions globales demeurent en suspens. Parmi celles-ci, l’une persiste comme impensée, parce qu’impensable pour nos représentations collectives : la ville, la grande, devenue progressivement métropole ces quarante dernières années, permet-elle encore un habiter en commun, en référence au passé radieux encore souvent vanté par les tenants des effets d’agglomération ? A l’heure de la métropolisation accélérée de nos existences, est-elle encore (mais plus encore n’a-t-elle jamais été) un milieu propice tant de la diversité que de l’urbanité, de l’hospitalité que de la dignité… et ainsi tant de nos puissances subjectives que de la fameuse émancipation collective ?

Plus que toute œuvre humaine, la grande ville est directement interpellée, en premier lieu pour ce qu’elle nous donne en héritage comme cadre commun d’existence et de croyance, d’imaginaire et de faire, mais aussi par ce qu’elle produit ce jour de manière rapide et dès lors les orientations contemporaines des politiques urbaines. C’est la raison première de l’effervescence actuelle autour des « communs urbains » qui, selon nous, orientent par trop la question plus ample des communs territoriaux. Des manifestations officielles, particulièrement depuis les champs de l’aménagement, interrogent la portée de certains mots d’ordre tels que le « vivre ensemble », la « cohésion sociale » [3] … Des séminaires et autres colloques se multiplient, faisant très souvent place à la multitude démocratique qui s’en réclame.

La vision territorialiste française : donner à voir les alternatives à la métropolisation

Au regard de ces stratégies de métropolisation, de leurs effets sociaux sur l’habiter et de leurs impensés politiques, nous vous proposons une perspective territorialiste sur les alternatives à la métropolisation, sous la forme d’une série en 8 épisodes. Ce feuilleton est réalisé par plusieurs membres du réseau des Territorialistes, particulièrement Guillaume Faburel [4], avec l’aide de Thibaud Cavaillès, Loriane Ferreira, Maele Giard, Mathilde Girault, Lucie Lerbet et Fabian Lévêque.

Nous commencerons par décrire plusieurs effets de cette métropolisation sur l’habiter, entre homogénéisation des formes urbaines et gouvernement des conduites, ainsi que les résistances qui y éclosent sans toutefois parvenir à transformer les métropoles (épisode 1). Face à ces difficultés à élaborer des alternatives au sein des espaces métropolitains, les résistances se relocalisent en leur extérieur, y puisant des ressources différentes qui modifient les formes d’engagement (épisode 2). Au regard d’expériences territorialistes italiennes et françaises, ces résistances relocalisées produisent des communs (épisode 3 et 4), dont l’ancrage territorial permettrait une forme d’organisation politique municipaliste dans une perspectives biorégionaliste (épisode 5).

Un décentrement du regard serait néanmoins nécessaire pour faire valoir ces résistances individuées comme inscrites dans un registre politique ; il s’agirait de refonder ce qui relève du politique et de s’interroger sur ce qui fait que les individus sont en capacité d’agir par l’habiter (épisode 6). Cette autre conception biopolitique conduit à remettre en question la prédominance des savoirs institutionnels, techniques et experts, notamment par la reconnaissance des corps en politiques et dès lors d’autres savoirs : vernaculaires, pratiques, situés, militants… (épisode 7). L’entrée en politique de ces savoirs demande de nouvelles manières de les produire, les valoriser et les mettre en débat par d’autres formes de recherche, notamment, l’engagement par et dans la recherche-action (épisode 8).

Ce texte pose les bases d’une proposition d’alternative territorialiste, qui sera sans cesse alimentée de travaux d’échanges et d’immersion, de co-production et de diffusion.

Le 6 mai 2019.

Ce feuilleton est réalisé par plusieurs membres du réseau des Territorialistes, particulièrement Guillaume Faburel, avec l’aide de Thibaud Cavaillès, Loriane Ferreira, Mathilde Girault, Maële Giard, Lucie Lerbet et Fabian Lévêque


[1] Ludovic Halbert, 2010, L’avantage métropolitain, Paris, Presses Universitaires de France, 144 p.

[2] « Aire urbaine qui étend son rayonnement en réunissant les différents fragments, sociaux ou spatiaux, qui la constituent » (Merlin et Choay, 2015).

[3] Depuis les rencontres nationales de 2014 de la Fédération Nationale des Agences d’Urbanisme Bien commun territorial jusqu’au séminaire de 2017 du PUCA Biens communs et territoires.

[4] Nous renvoyons à Guillaume Faburel, 2018, Les métropoles barbares. Démondialiser la ville, désurbaniser la terre, Passager clandestin, 368 p.

Manifeste

Ce manifeste est le fruit d’un travail collectif mené depuis mars 2015 par un groupe pluriel, issu de parcours et milieux d’origine divers, réuni à l’occasion de plusieurs rencontres sur l’enjeu des communs territoriaux, notamment autour du partage de l’expérience territorialiste italienne.

Dans un contexte de crises généralisées (démocratique, sociale et écologique), de marchandisation des ressources naturelles, biens et services, les Métropoles sont les nouveaux avatars territoriaux du progrès moderne. Dans un monde présenté comme le théâtre d’une compétition mondiale sans merci où seuls réussissent les territoires les plus « attractifs », elles incarneraient le modèle de développement le plus abouti, conciliant qualité des espaces de vie, exigences de performance des investissements privés, ainsi que rayonnement économique et culturel.

Ce manifeste est une alternative critique et propositionnelle à cette vision héritée de la pensée productiviste de l’aménagement du territoire. Il revendique le territoire comme le « lieu » (de vie, de ressources, de culture, etc.) et entend repenser (repanser) la relation que nouent les sociétés humaines, entre elles et à l’environnement.

Il est né d’un constat, porte une conviction, poursuit un objectif et développe des actions.

Notre constat est que l’anthropocène remet profondément en cause notre rapport dual au monde où l’humain serait le seul sujet et l’environnement une somme d’objets. Il nous oblige à reconsidérer nos cadres de pensée et d’action, fondés sur la promesse d’un progrès technique qui échapperait à tout déterminisme naturel. Le réchauffement climatique nous rappelle pourtant l’insoutenabilité de nos modes de vie, que les temps de l’homme et celui de la nature sont bien confondus, nous obligeant en retour à recomposer notre milieu.

Notre conviction est que les territoires sont les espaces-temps de la (re)construction de la relation humains/environnement. Ces territoires doivent pour cela permettre une réappropriation des milieux dans lesquels les acteurs vivent, par un objectif d’auto-développement soutenable. Le territoire est alors géré à la fois comme un bien commun (ni public, ni privatisé) et comme un monde commun où s’expérimentent de nouvelles pratiques socio-écologiques, économiques et politiques, et ce autour d’une dynamique unissant les communautés humaines et leurs écosystèmes selon un principe d’autogestion responsable. Cette dynamique s’inscrit dans une vision de solidarité inter-locale, de coopération entre territoires à l’échelle planétaire. Elle implique un engagement renouvelé de chacun-e à travers ses gestes ordinaires et ses pratiques sociales, dans des modes de vie quotidiens et des imaginaires de la transformation, ou encore dans des enquêtes de terrain et des formes inventives de recherche-action.

Notre objectif est de faire connaître les initiatives qui se multiplient en réaction à la métropolisation, et de démontrer que ces expérimentations représentent une manière alternative et constructive de (ré)habiter la terre, en réaffirmant notre appartenance au milieu terrestre comme biorégion : éco-lieux et leurs communautés existentielles, fermes sociales et la diversité de leurs partages, monnaies locales et leurs réseaux de proximité, nouvelles formes d’auto-gestion et leurs auto-constructions…

Nos actions cherchent à faire connaître (par l’information et la mise débat, les croisements d’analyse et la mise en recherche…) cet enjeu autour des communs territoriaux. Nous appelons chacun-e, individuellement ou collectivement, à partager ses réflexions, approches et expériences, à articuler ses initiatives et à produire des savoirs et savoir-faire nouveaux pour refonder l’agir territorial.

À cette fin, notre réseau développe des actions dans différentes régions françaises, anime ce site et nourrit des échanges étroits avec le réseau italien fondateur du mouvement.

Synthèse des tables rondes du 23 mars après-midi

Les communs territoriaux : Biorégion urbaine vs Métropolisation (la construction démocratique des savoirs)

Vidéo synthétique de l’intervention d’Alberto Magnaghi, Università di Firenze:


Vidéo synthétique de l’intervention de Michel Lussault, ENS de Lyon:


Vidéo de l’intervention de Fabienne Orsi, Institut Francilien de recherche innovation société:


Vidéo synthétique de l’intervention d’André Micoud, CNRS:


Vidéo synthétique de l’intervention Pascal Nicolas-le Strat, Université Paris 8:

Synthèse du séminaire le 23 mars au matin

Lieu de fortes significations, le Rize à Villeurbanne puis Sciences Po Lyon ont chaleureusement accueilli ces journées. Le Rize est un lieu ouvert et de mémoire comme nous l’a expliqué Vincent Veschambre (vidéo introductive) lors de son discours d’accueil ; lors de la première journée, nous avons pu observer l’ancrage du Rize dans le territoire villeurbannais, terre d’accueil de vagues successives d’immigrations nationales puis internationales.

La pensée territorialiste : refonder le territoire en dehors de la métropolisation 

Ces journées s’inscrivent dans une volonté d’écouter, de discuter et de réfléchir aux différentes formes du renouvellement des paradigmes territoriaux d’action et de pensée que nous imposent et/ou auxquels nous invitent les crises contemporaines (écologiques et énergétiques, sociales et politiques, économiques et urbaines…), avec ici une volonté affichée de renouvellement se déployant en dehors des cadres de la métropolisation (concentration territoriale des activités et fonctions, quête d’attractivité…).

Pour nourrir un tel effort heuristique, la pensée territorialiste d’Alberto Magnaghi et de la Società dei Territorialisti/e (au sens latin d’organisation entre pairs, societas – http://www.societadeiterritorialisti.it) commence à pénétrer l’espace français de discussion, notamment grâce à la traduction de deux de ses principaux ouvrages (Le projet local, 2003 ; La biorégion urbaine, petit traité sur le territoire bien commun, 2014)

Après les usines de la Fiat à la fin des années 1970 jusqu’à l’expérience de la prison, en passant par la création d’un groupe de recherche universitaire et politique mettant au point une méthodologie, une pratique et un enseignement de la recherche-action, la pensée territorialiste s’est construite et nourrie de la trajectoire de son initiateur, s’affirmant par là comme une vision vaste, complexe et utopique du territoire. Pour une courte histoire du mouvement territorialiste, nous conseillons un article de Daniela Poli, traduit de l’italien par Christian Tamisier.

L’intervention introductive d’Alberto Magnaghi a témoigné de l’incompatibilité selon lui des deux conceptions de l’habiter que sont la biorégion et la métropolisation, renvoyant à deux modalités de la gestion, de la prise de décision et de la mémoire du territoire. A l’origine de cette divergence, l’idée que les théories économiques traditionnelles sur la croissance illimitée, intégrées à l’urbanisme depuis la Deuxième Guerre Mondiale, n’ont fait que réduire de plus en plus le territoire à un support pour des activités techno-reproductives. Par conséquent, le rôle des habitants est aussi relégué à celui de producteur/consommateur de ces lieux devenus sites, de ces routes devenues des couloirs d’acheminement des marchandises, de ces régions historiquement sédimentées devenues des espaces économiques isomorphes (cf. Magnaghi in Beccattini, La coscienza dei luoghi. Il territorio come soggetto corale, 2015, p.135).
Partant du constat de cette divergence dans les modes d’habiter entre biorégion et métropolisation, ces journées ont présupposé une inadéquation entre les phénomènes territoriaux français contemporains (de métropolisation) et les aspirations habitantes dont témoignent les multiples et diverses expériences territoriales alternatives. L’enjeu de ces journées a donc d’abord résidé dans une mise en commun des initiatives et alternatives habitantes à l’aune du concept de biorégion, en vue de soulever les points de convergence ou divergence entre ces pratiques individuelles et collectives et le biorégionalisme, entendu comme la construction de savoirs non hiérarchisés, non experts et remettant en circulation les moyens et les fins de la connaissance vers un autre projet de société.

Organisation de la journée du 23 mars

L’intervention introductive de Guillaume Faburel (vidéo 1), un des membres fondateurs du réseau français et organisateurs des journées, a présenté le programme et les différents dispositifs mis en place pour mettre en relation la diversité des publics présents.
En début de première journée, un séminaire sur « Les territoires et leurs environnements comme monde commun » a donné la parole aux collectifs dits « alternatifs » : ils ont mis en récit leurs quotidiens et questionnements, convictions et valeurs, reposant sur une volonté de réfléchir autrement le territoire en commun. En écho à ces récits sur les alternatives un deuxième public a été mobilisé (vidéo 2), qui a pris le rôle du répondant : celui des métiers de l’architecture, du paysage et de l’urbanisme. Ces alternatives ont recours à des outils et pratiques assez éloignés de ceux de l’expertise territoriale, mais surtout revendiquent d’autres formes démocratiques reposant sur un autre rapport aux savoirs (diversification des registres reconnus de connaissances, refus de catégories de savoirs devenus catégories de pouvoir…). Cet inversion des rôles avec des praticiens qui résonnent avec des initiatives habitantes participe d’une volonté épistémologique des journées qu’a rappelé Guillaume Faburel à la fin de sa présentation inaugurale : celle de « faire bégayer nos assurances » à partir de la diversité des savoirs existants (au-delà de ceux reconnus comme patentés), plutôt que de toujours vouloir produire de nouvelles connaissances…

La seconde partie de la journée (vidéo 3) s’est déroulée sous la forme d’une table-ronde intitulée « Les communs territoriaux de la biorégion », rythmée par une répartition stricte du temps de parole : chacun des 10 chercheurs ou enseignants-chercheurs avait 6 minutes pour donner son acception et sa position (souvent disciplinaire) du « commun », avant un débat avec la salle. La qualité multidisciplinaire du tour de table allant de la philosophie aux sciences politiques, en passant par l’économie, la géographie ou encore la sociologie, témoigne de la complexité des enjeux liés à la notion de commun et ses effets pour une nouvelle façon de faire de la recherche. La construction et la reconnaissance de la nécessité de savoirs autres autre que celui d’expert, souvent inscrits dans une logique gestionnaire, ont alors été le cœur des ateliers sur « Les savoirs et les savoir-faire habitants pour la biorégion » du lendemain matin à Sciences Po Lyon et du débat qui s’est tenu le jeudi après-midi sur l’« Évolution de la recherche et devenir de la recherche –action ».

La ferme du parc des Meuniers

La première des initiatives invitées à partager son expérience a été la ferme du parc de Meunier située dans le Val-de-Marne. Depuis une vingtaine d’années, la Ferme du parc des Meuniers a pour but de construire un lieu où vivent ensemble des habitants, avec pour devise, rappelée par Michel Herry, de proposer « un lieu qui vit et rassemble » ( vidéo 1). Son discours est au chevauchement entre biographie personnelle et militante. La présentation historique de la ferme prend un bon moment, car depuis désormais trente ans ce territoire est menacé par le débordement de la capitale : il ressort de cette mise en récit une certaine fierté collective, non seulement d’avoir résisté mais aussi bouleversé la situation de départ, à tel point que désormais le Département s’adresse à la ferme pour prendre soin d’autres espaces. Les ingrédients de cette victoire, faite d’efforts quotidiens, sont multiples comme Michel Herry l’explique clairement : une prise de position de principes et de valeurs communs, partagés et constituant (par une Charte) ; la conviction d’être porteurs de connaissances et d’intérêts d’autre(s) nature(s) que ceux économiques ; un va-et-vient constant avec les institutions locales ; l’inclusion sociale, l’ouverture intergénérationnelle ; la mutualisation des pratiques et une gestion tournée vers l’économie sociale et solidaire qui a marqué un moment crucial de l’histoire du lieu.
À ses côtés, un jeune chercheur indépendant, membre de plusieurs collectifs et accompagnateur de projets à la ferme, Théo Rabier démarre de façon provocatrice : « On n’est pas alternatifs, on est en continu ».  Selon lui, c’est la dynamique habitante qui crée le mouvement, la recherche se situant alors sur le terrain et dans l’action pour créer de la « démocratie du quotidien ».  Théo Rabier parle longuement d’une relation renouvelée aux cadres spatio-temporels : le temps des habitants est différent du temps des praticiens. Le projet se fait par conséquent à « échelle humaine » et s’adapte selon le cycle de vie des personnes impliquées. Il faut par exemple accepter qu’un projet meure s’il n’est plus porté, s’il ne trouve plus au sein du groupe les énergies nécessaires pour sa pérennisation. Ce principe repose sur celui de l’investissement personnel : personne n’est payé pour se charger de quelque chose qui n’intéresse plus personne. Il critique fortement le manque de choix politique des élus, mais reconnait que sans le cadre administratif et le soutien des collectivités, la ferme n’aurait pas vu le jour (car le foncier leur a été donné).
En réaction à ces présentations, Benjamin Giron, de l’association sur les énergies renouvelables  et systèmes énergétiques alternatifs Hespul (http:/www.hespul.org), a interrogé Michel Herry et Théo Rabier (vidéo 2) sur la gouvernance qui permet à la ferme de suivre à la fois les envies, les engagements discontinus, le temps des habitants, ainsi qu’un cadre de projet pour l’acquisition de subventions et autres types d’interactions institutionnelles. Leur réponse laisse bien entendre l’effort nécessaire à ce type d’expérience pour composer avec des emboitements institutionnels qui ne sont pas les leurs. Cela a été rendu possible jusqu’à présent par l’accompagnement et la médiation des projets et des groupes de travail, qui les ont rendus acceptables pour les élus locaux et les différents évaluateurs publics. Dès lors, impossible pour Benjamin Giron de ne pas poser la question des métiers concernés et habiletés mobilisées dans ces mises en relation des initiatives habitantes et acteurs institutionnels. Mais au-delà de cette médiation, se pose la question de la mise en concurrence de ces initiatives et des bureaux d’étude (tout particulièrement ici en paysage), adressée par Guillaume Faburel aux membres de la ferme (vidéo 3) : Michel Herry est encore une fois amené à retracer l’historique des actions entreprises par la ferme pour parvenir à un équilibre avec les savoir-faire des praticiens.

L’association Ecolocal

L’intervention de Joël Aubé de l’Association Ecolocal (www.narbonafutur.com) montre bien la présence citoyenne sur différentes thématiques qui structurent de plus en plus les agendas politiques. L’association Ecolocal est effectivement née du questionnement sur les conséquences du réchauffement climatique sur un territoire fragilisé par la proximité maritime : le Narbonnais (vidéo 1). L’objectif poursuivi par cette association est de rapprocher regards et ponts de vue habitants sur ces risques climatiques et la connaissance universitaire et/ou pratique des métiers, singulièrement par la mobilisation d’étudiants.
Ecolocal a ainsi lancé en l’espace d’un an deux grands événements et multiplié les scènes d’échanges et de réflexions dans le Narbonnais. C’est une expérience collective du comment vivre ensemble, à travers les imaginaires que les habitants se font de leur capacité d’agir sur leurs territoires de vie. Comme rappelé à plusieurs reprises pendant sa présentation, ce tissage entre habitants, étudiants et militants montre clairement un clivage démocratique avec les élus locaux, qui instruisent encore souvent une relation de subordination vis-à-vis des habitants. Une rupture de communication incarne un rejet du politique, devenu « déconnecté » des réalités du terrain. Pour lui, cette situation de clivage politique, à l’aune des enjeux écologiques, est tant un contexte qu’un prétexte pour redéfinir le territoire, et tout particulièrement d’autres outils d’intervention en son sein.
En tant que répondant Frank Hulliard, fondateur de l’agence d’architecture Interland (http://www.interland.info/index.php), présente tout d’abord un questionnement plus large sur l’articulation en termes de connaissances entre l’élu et les initiatives présentées jusqu’à présent (vidéo2). Comment faire en sorte que ces projets locaux puissent rayonner à l’échelle territoriale, qu’ils fondent de véritables projets politiques et non plus viennent justifier a posteriori des orientations dites stratégiques ?
Il apparait que les outils de l’expertise territoriale sont devenus obsolètes pour ce renouveau de la vision que le réchauffement climatique impose. Ainsi, l’échelle de l’intercommunalité réduite (celle du Schéma de Cohérence Territoriale et autres documents de planification) ne constituerait plus, selon lui, une échelle de pensée et d’action pertinente.  Il montre que tous les SCOT se ressemblent et qu’ils n’arrivent pas à gérer un territoire de ce fait. A l’inverse, les expérimentations du Ministère de l’Environnement visant à « faire parler les habitants », comme les Ateliers du Territoire, constitueraient de nouveaux outils dont il faudrait se saisir. Mais ce qui est plus intéressant encore est le changement de perspective qui impose la façon dont les initiatives habitantes se construisent dans le tâtonnement, l’acceptation de l’échec et la réversibilité, même si nombre de difficultés d’ordre financier se présentent. Il s’agirait d’inverser la logique des élus à savoir préalablement et d’accepter « l’incertitude » que les projets portent parfois.

La collégiale participative de Saillans

La Collégiale participative de Saillans est présentée par deux de ses habitants, l’un particulièrement intéressé à ce que leurs expériences aillent dans le sens d’un idéal démocratique et l’autre vers la mise en pratique d’outils de démocratie directe. Tristan Rechid (vidéo 1) nous rapporte qu’un des principes forts de la collégiale est l’auto-représentativité. Dès lors, le rôle du maire et son statut social évolueraient. Il esquisse brièvement l’historique du mouvement qui s’est formé suite à des protestations et résistances face à un projet de construction d’une grande surface dans la petite commune drômoise (1200 habitants), marquée par un centre historique où les commerçants sont déjà en difficulté. Des groupes de discussion naissent alors, jusqu’à parvenir à l’idée de se présenter aux prochaines élections sur la base d’un programme que les habitants ont eux-mêmes écrit.  Il s’agit donc de remettre en question l’expertise technique et remettre au centre la question du langage entre expertises territoriales et habitants. Il convient, pour parvenir à cette mise en discussion du politique, d’humaniser le temps, de faire parler le temps, comme nous le dit Emmanuel Cappellin  (vidéo2). Le politique agit, se forme, est acté dans le cadre du temps humain. Il s’agirait donc de « donner du temps au temps », « donner du temps pour que la démocratie puisse vivre ».
Après une courte présentation de son travail de recherche sur l’écologie des territoires à Dunkerque,  Richard Pereira du Learning Centrer Ville Durable (http://learningcenters.nordpasdecalais.fr) reprend l’interrogation introductive de Tristan Rechid sur la dichotomie entre démocratie représentative et démocratie participative (vidéo3). Les instances qui cherchent à construire du consensus ne seraient-elles pas plus pertinentes si elles cherchaient à faire émerger le conflit, le dissentiment pour construire de la critique sociale en vue de l’émancipation collective ? La question n’est plus comment on peut gérer le conflit mais comment on peut stimuler la confrontation.(vidéo 4) Il introduit à cet égard la notion de « désaccords féconds » pour faire avancer les réflexions. Il s’agit de ne pas aplatir la richesse des points de vue mais plutôt de voir le désaccord de fond qui naît des positions individuelles (praxéologiques, pragmatiques, sociales…).  Ceci serai comme le reflet de la réalité des échanges qui, portées par des méthodes d’éducation populaire, peuvent aboutir à la prise en compte d’un intérêt multiple.  Et ici, la libération du temps apparaît prioritaire.

Le hameau des buis et la ferme des enfants

Raphaël Mellado, jeune responsable du cycle scolaire du collège du hameau des Buis et la ferme des enfants (http://www.la-ferme-des-enfants.com), intervient en binôme avec Vincent Prié, architecte-urbaniste, doctorant à l’Université Paris-Est sur les espaces délaissés urbains, pour nous narrer l’expérience auto-éducative en cours en Ardèche depuis plusieurs années (vidéo). La communauté est formée essentiellement de néo-ruraux sur un territoire qui était un espace délaissé. Considérant que « des gens peuvent eux-mêmes être des délaissés urbains », cette initiative vise à réinvestir du sens dans les trajectoires des individus par la construction de projets en commun. C’est là, comme le dit Vincent Prié, qu’éducation, nature, lien intergénérationnel et donc savoirs vernaculaires se font supports fondamentaux. Cela donne l’idée d’une relation au temps, encore une fois, ancrée dans le présent, épurée de l’idée d’une validation ou évaluation par conformité à un projet initial : « Les communs ne sont pas préparés mais se vivent », d’où la scission entre projet pensé et projet réalisé.

La communauté de l’Arche de Saint-Antoine

Ce qu’il faut prendre en compte c’est l’humain et sa quête de sens, ainsi pourrait se résumer l’intervention de Daphné Vialan de la communauté de l’Arche de Saint-Antoine, (http://www.arche-de-st-antoine.com/), à la fois récit personnel, analyse subtile et démantèlement des catégories intellectuelles et comportementales (vidéo). Lors d’une discussion avec (vidéo) Makan Rafatdjou (architecte, www.makan-rafatdjou.com/), elle souligne ainsi la nécessité du « faire-ensemble » pour réussir à « être ensemble ».
Dans la vie quotidienne de la communauté, du temps et de l’intérêt sont effectivement portés aux travaux collectifs nécessaires à la vie matérielle de la communauté, aux horaires de travail réduits et uniformes pour tout le monde, aux festivités animant la vie avec le territoire local, à la spiritualité pour assurer l’équilibre de chacun. Le principe de ritualiser les moments de festivités collectives trouve son origine dans la pensée de Joseph Lanza del Vasto, fondateur de la communauté, pour lequel la vie spirituelle et symbolique d’un collectif humain passerait par la ritualisation de sa mémoire et de sa représentation.