Episode 4 : Les communs du post-urbain

Face à la pluralité intrinsèque des communs (cf. Episode 3) liée à la diversité des ressources concernées, et des positionnements politiques, se pose la question de facteur(s) de différenciation. Or, nous savons que l’expérience métropolitaine n’est pas sans susciter de ressentis et affects, se traduisant dans des luttes urbaines et plus encore des pratiques réactives de relocalisation dans des marges (cf. Episode 2). Les espaces de réalisation de ces communs, les attentes ou les attentions portées aux lieux, les héritages territoriaux, etc., semblent donc pouvoir nous renseigner sur l’objet au front duquel se construisent les différents communs.

A cet égard, un premier élément d’analyse est la multiplication annoncée des « communs urbains » qui préfigurerait pour certains le retour d’un « droit de cité » [1]. Cette concentration urbaine de communs n’est pas sans poser question au regard de l’ancrage de l’urbain (par le fait  métropolitain) dans une économie concurrentielle en quête permanente de facteurs de différenciation socio-économique (cf. Episode 1). Le cadre urbain ne serait-il pas simplement opposé aux ressources, finalités d’action, règles d’usage, etc., des communs ?

Les communs urbains

En tant qu’entités écologiques accueillant des communautés habitantes, les villes peuvent constituer des espaces de création et d’organisation de communs. Or, « Face aux mutations rapides de la ville et des discussions sempiternelles autour du privé et du public, une porte alternative est ouverte pour rentrer dans les réflexions autour du commun comme autres rapports au monde et nouvelles formes d’agir » [2] (p. 357). L’urbain apparaîtrait alors comme le creuset de pratiques d’organisation collective alternatives à la production libérale, sans que l’objet de l’alternative ne soit toujours explicité… La notion de commun revêt surtout, dans le contexte urbain, un rôle de fédérateur d’initiatives foisonnantes plus ou moins militantes : habitats ou jardins partagés, monnaies locales, ressourceries, boîtes à partage… A ce jour, une pluralité de collectifs se réclamant du mouvement des communs se constitue pour venir accompagner (ex : méthodes collaboratives) ou aider (ex : liens institutionnels) de telles initiatives. Dans des formes variées, ponctuelles comme régulières, festives comme plus discursives, etc., ces collectifs sont particulièrement mobilisés sur :

  • des méthodes et outils de la coopération et de la prise de décision collective, mis en débat à partir de retours d’expérience : assemblée des communs à Lille, Toulouse, Brest ou Rennes [3]
  • la convergence des savoirs mobilisés dans ces initiatives : une plateforme de type wiki [4], un media web indépendant [5], une radio indépendante [6]… 
  • la mise en réseau des actions : réseau francophone des Biens communs [7], Communecter, Lyon en commun…

Or, comme en attestent ces exemples, ce nouvel ancrage dans l’urbain conduit à une évolution de la nature des communs : des communaux agricoles et forestiers, nous serions rentrés dans l’âge des communs du réseau. Les communs urbains reposeraient sur une croyance en un modèle de transformation de l’usage des ressources par une réorganisation matérielle (ex : tiers-lieux) ou immatérielle (ex : numérique) des échanges… Mais, si le cadre urbain oriente fondamentalement les ressources à l’origine des communs et la définition de leurs règles d’usage, on peut s’interroger sur leurs propres capacités subversives.

Comment penser comme commun(s) des pratiques collectives artistiques dans un quartier, lorsqu’elles tendent à valoriser son image et donc initier une augmentation du prix de l’immobilier (gentrification) ? Comment penser comme commun(s) la réappropriation des espaces publics par la réalisation de mobiliers urbains en bois de palette, lorsque celui-ci a été produit pour améliorer les rendements du transport mondialisé de marchandises ?

Comment penser comme commun(s) l’agriculture urbaine, lorsqu’elle développe des expérimentations technologiques (ex : container à fraise d’Agricool ; culture verticale industrielle de la Ferme Urbaine de Lyon) ? Comment penser comme commun(s) l’agriculture paysanne et bio dans les métropoles, lorsque des réseaux urbains estampillés de « circuit court » prélèvent 11,65 % du prix de vente (hors taxe des produits) pour des emplois à la maison-mère (située évidemment à Paris) [8] ?

Comment penser comme commun(s) le retour de l’artisanat et ses savoir-faire dans les métropoles, lorsqu’il  reprend le modèle de l’entreprenariat par des récits de la reconversion professionnelle et des plateformes de mise en réseau numérique (ex : Faber Place et HopFab) ?

Comment penser comme commun(s) des installations et des espaces (ex : tiers-lieux) dont le caractère éphémère est justifié par le difficile accès au foncier, et lorsque l’innovation constitue un critère de différenciation dans l’économie concurrentielle des métropoles ? Comment penser comme commun(s) des pratiques militantes de mobilisation citoyenne (ex : Parking Day), lorsqu’elles sont reprises par les institutions dans de multiples métropoles occidentales ?

La grammaire des communs du post-urbain : habiter, coopérer et autogérer

Les communs demandent donc selon nous, pour leurs réalisations et leurs maintiens, de sortir des cadres métropolitains. D’ailleurs, ils le font ce jour en investissant les espaces marginalisés par l’hégémonie impériale. En tant qu’expériences de démocratisation de l’agir par un sujet collectif, les communs échappent donc aux espaces de la (re)production métropolitaine. En continuité de la proposition tactique de Žižek (2014) [9] sur le mouvement des places, il y aurait nécessité de mener la résistance au néolibéralisme dans des territoires qui ont été marginalisés et surtout dépolitisés par son ordre politique : les espaces dits périphériques aux métropoles.

Si les ressources sont dites faibles dans ces territoires, si les capacités de mobilisation citoyenne depuis ces territoires sont raillées, si la portée subversive des actions menées en leur sein est questionnée par la distance aux lieux de pouvoir, etc., il s’agit surtout d’une construction politique héritée de plusieurs siècles qui a concentrée dans les grandes villes le pouvoir et la prise de décision, la lutte urbaine et la socialisation militante… Ces territoires ont été déniés d’une portée politique, réduits à un rôle fonctionnel (ex : ville dortoir des travailleurs métropolitains), économique (ex : approvisionnement des villes en produits alimentaires) et récréatif (ex : espaces verts pour les métropolitains), qui s’inscrit toujours dans un rapport de domination avec les espaces métropolitains.

Mais ce sont ces circonstances qui en constituent peut-être une force aujourd’hui pour la construction de communs [10]. Si l’organisation et le gouvernement de ces territoires ont été déstabilisés par une dépendance métropolitaine, cela en fait le terreau propice pour expérimenter de nouveaux modes d’organisation, de coordination, de démocratisation etc. De plus, ils bénéficient d’une facilité d’accès au foncier (même si les verrous de la propriété perdurent) par rapport aux densités urbaines, notamment à du foncier non artificialisé où le vivant peut éclore (champs, bois, marais…).

Au regard des débats évanescents sur les « communs urbains », nous proposons ici deux manières, complémentaires, de qualifier des communs d’une ère post-urbaine : 

  • identifier un réencastrement des causes d’engagement dans une forme-de-vie commune (perspective existentielle) : l’habiter écologique ;
  • identifier les différents communs qui pourraient organiser un territoire vécu en commun (perspective communautaire) : le territorialisme. 

Or, nous observons, dans les périphéries, un réencastrement des causes d’engagement dans une forme-de-vie alter-métropolitaine voire post-urbaine. Se multiplient les expériences pratiques de réappropriation par les habitants de leurs cadres de vie quotidiens et ordinaires : éco-lieux, fermes sociales, monnaies locales, auto-construction, ventes directes… Réalisées en commun, ces expériences, plus ou moins soutenues par les acteurs des territoires, constituent un acte liant autrement les populations à leurs espaces de vie et, ce faisant, participent de l’apparition de nouveaux « sujets collectifs » en politique.

Ce foisonnement porte selon nous au moins trois rapports renouvelés au monde, croisant pratiques, valeurs et organisation concrète du politique :

  • des affects puisant dans les lieux (l’habiter comme soin de la terre et reconsidération des différentes manifestations du vivant [11]),
  • des formes renouvelées d’action collective ou combinées dans les territoires (la coopération, l’autonomisation productive…) ;
  • des modes de prise de décision autour de valeurs partagées, notamment écologiques (de la tempérance et du ménagement des milieux socio-écologiques).

La puissance de cette combinaison habiter – coopérer – autogérer [12] se lit dans des représentations des futurs souhaitables pour les grands espaces métropolisés, se traduisant parfois par des choix résidentiels de ménages en vis-à-vis de quelques aménagements phares des politiques territoriales, en l’occurrence d’éco-quartiers en dehors des métropoles [13].  

Par exemple, dans le cadre de la révision de son Schéma Directeur d’Aménagement par exemple, le Conseil Régional d’Ile-de-France a réuni en 2012 des citoyens résidant à Paris ou dans les petites / grandes couronnes franciliennes, afin qu’ils s’expriment collectivement sur leurs visions de la région à l’horizon 2030 [14]. Il en est ressorti la remise en cause de la densité urbaine pourtant nouveau mot d’ordre de l’urbanisme métropolitain, confirmant un lien étroit entre densité et mal-être. Pourquoi ? Quelles que soient les appartenances sociales et les localisations résidentielles des groupes réunis en tables-rondes, il s’agirait d’apaiser les vies face au mouvement incessant des flux de mobilité et de libérer du temps en vue de développer des pratiques de solidarité et/ou de nature.

Un mode de gouvernement des lieux en commun : le territorialisme 

Comment s’organise, dans un lieu, le foisonnement des pratiques nées de ces formes-de-vie en commun ? En quoi ces formes-de-vie constituent-elles une communauté et quel serait le mode de gouvernement de cet espace ?

La pensée territorialiste du mouvement nord italien éponyme [15] offre en premier lieu quelques pistes intéressantes pour penser l’agencement de telles puissances d’agir en voie d’excentration métropolitaine. Déjà actif en Toscane (région agricole et industrielle périphérique au nord-italien, riche de son passé florentin notamment), le mouvement territorialiste partage le constat que « [l]’urbanisation post-urbaine et post-rurale de la planète est catastrophique par la mutation anthropologique qu’elle produit. Plus encore, elle est éco-catastrophique par ses effets sur le climat, sur la consommation de sol fertile et sur les écosystèmes. » [16]. Sur cette base, il y aurait selon ses dépositaires 1/ nécessité vitale de penser l’équilibre fondamental entre milieux et formes de vie, donc entre besoins primaires et maintien des ressources, et ce 2/ dans leur diversité biologique et sociale, donc selon leurs particularités paysagères et agricoles, 3/ en tenant compte de leurs héritages patrimoniaux et culturels.

Pour ce faire, le territorialisme italien défend l’idée de « valoriser des formes conviviales d’habiter, de produire et d’autogérer le patrimoine-territoire, capables de fabriquer de la richesse durable » [17]. L’équilibre entre milieux et formes de vie y est alors à assurer grâce à l’auto-construction des règles communes et l’autogestion des ressources endogènes (circuits-courts, bio-ressources locales, parcs agro-forestiers multifonctionnels) [18].   

Le réseau francophone des Territorialistes a, depuis plusieurs années déjà, proposé une réflexion sur le rôle des communs territoriaux dans la composition de biorégions (cf. premières journées à Lyon et école d’hiver à Grenoble), ainsi que la diversité des savoirs nécessaires à l’autogestion  d’un milieu socio-écologique (cf. école d’été à la Communauté de l’Arche de Saint-Antoine). Les communs territoriaux constitueraient, selon nous, le levier premier de mobilisation et un symbole de rupture (cf. Manifeste du réseau). Ils incarneraient une visée politique d’autonomie par la démocratisation de l’agir et des usages collectifs.

Ces communs fabriqueraient alors diversement lieux et territoires :

  • tout d’abord, ils fonderaient la création de nouveaux espaces sociaux et structureraient leurs usages :  « fablabs » et tiers-lieux, habitats et jardins partagés, fermes sociales, communautés existentielles dites critiques, etc. ;
  • ensuite, les biens communs étant pour l’essentiel territorialisés (eau, forêt, biodiversité, terre, semences paysannes…), ils créeraient des communautés politiques autour de leurs usages et de leurs éventuelles modifications induites (ex : enclosure et ses effets paysagers) ;
  • enfin, que l’on les considère les communs comme palliatifs ou supplétifs, critiques ou alternatifs, ils se tiennent toujours dans les marges de l’action publique, donc – en contexte de métropolisation – dans des espaces qui échappent au gouvernement des villes et à son déterminisme fonctionnel des pratiques (espaces délaissés comme les friches urbaines,  espaces de la reconquête foncière avec la guerilla jardinière, espaces périphériques des communautés existentielles…).

Le 27 septembre 2019.


[1] Claire Brossaud, Sandra Fiori et Philippe Simay, 2019, « Les communs urbains : un nouveau droit de cité ? », in Métropolitiques, Disponible en ligne

[2] Pierre Rosanvallon, 2011, La société des égaux, Paris, Le Seuil, Coll. Les livres du nouveau monde, 432 p

[3] Site de l’assemblée des communs

[4] Le wiki des communs

[5] Site des communs d’abord, media web indépendant

[6] Site web de la radio indépendante Libre à toi.

[7] Le réseau francophone des biens communs

[8] La ruche qui dit oui

[9] Slavoj Zizek, 2014, « Un problème au Paradis », traduit de l’anglais par Isabelle Pivert, in Villes rebelles. De New York à Sao Paulo, comment la rue affronte le nouvel ordre capitaliste mondial, Editions du Sextant, pp. 143-154.

[10] Cf. Thèse en cours de Géographie et aménagement par Loriane Ferreira (Université Lyon 2, UMR Triangle, Ecole urbaine de Lyon) sur les cultures écologiques dans les espaces périurbains comme véhicules de subjectivation politique.

[11] Corine Pelluchon, 2018, Ethique de la considération, Paris, éditions Seuil, collection « L’ordre philosophique », 288 p.

[12] Guillaume Faburel, 2018, Les métropoles barbares. Démondialiser le monde, désurbaniser la terre, Lyon, Le passager clandestin, 368 p.

[13] Guillaume Faburel et Daphné Vialan (coord.), 2013, La durabilité et sa prospective sociale, écologique et politique au prisme des modes de vie. Enquête dans les éco-quartiers d’initiatives habitantes et/ou d’orientation sociale, Rapport du Bureau de recherches Aménités pour le Ministère de l’Égalité des Territoires et du Logement (DGALH/DHUP/AD4), février, 116 p. ; Guillaume Faburel et Mathilde Girault, 2015, « Vers de  nouveaux  communs par une « infrapolitique ». Le cas de certains éco-quartiers », Revue Socio-Anthropologie, n° 32, Habiter ou vivre autrement ?, pp. 103-121, Disponible en ligne

[14] « Imaginaires et visions habitantes », in Guillaume Faburel, Camille Roché et Vincent Prié, 2015, « Imaginaires et visions habitantes », in Coupes et découpes territoriales. Quelle réalité du bassin de vie ?, Les Cahiers de l’Institut d’Aménagement et d’Urbanisme – Ile-de-France, n° 172, pp. 124 – 126.

[15] Le site des territorialistes italiens

[16] Alberto Magnaghi, 2014 (original 2010), La biorégion urbaine, petit traité sur le territoire bien commun, Eterotopia France, coll. « rhizome », p. 13.

[17] ibid.

[18] Cf. Thèse en cours de Géographie et aménagement de Maële Giard (Université Lyon 2, UMR Triangle) sur la pensée territorialiste et ses traductions en différentes modalités d’auto-gouvernement territorial. 

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